Idylle dramatique
✕Idylle dramatique
✕
Nous avons soif aujourd’hui d’une conversation créative, vivante et critique avec les arts du passé. Il nous semble parfois que Graindelavoix, Irini, Jordi Savall, Zefiro Torna, lorsqu’ils relisent les œuvres d’avant la modernité, font exactement le même travail que nous !
L’histoire de la musique, les jours de grande fatigue, s’offre à nous comme une scène à rideaux de velours, un espace imaginaire où se sont inscrites des séquences aujourd’hui clôturées ; nous n’en conservons rien de plus que des soundscapes, des images sonores (« signifiants pré-modernes, artisanaux, naïfs, immaculés et homogènes d'un paradis perdu », comme l’écrit Björn Schmelzer). Mais le temps peut également se donner dans son jaillissement dynamique, son éternel matin. Si Marin Marais reste aujourd’hui audible, s’il est toujours notre contemporain, c’est sans doute qu’il contenait en germe des forces qui ne se limitaient pas au présent, mais étaient puissamment tendues (à son insu peut-être) vers des auditeurs à venir. Ces forces continuent de nous défier.
Qui sait si Marin Marais ne s’adressait pas à Burkhard Stangl (Austria, °1960), après tout ?... Et lorsque celui-ci « anamorphose » Marin Marais, il serait réducteur de dire qu’il en donne un simple « prolongement » : c’est plutôt que le temps, lorsqu’on écoute leur conversation, s’enroule soudain en spirale. De la même manière que Michel Thévoz a pu soutenir que Hans Holbein s’était « inspiré » de Picasso et Andy Warhol, nous ne sommes pas loin d’affirmer que Marin Marais était « plagiaire par anticipation » de Burkhard Stangl !
Dans ce programme, nous interprétons quelques œuvres de Marais (1656-1728) à la viole de gambe et à la guitare électrique. Marin Marais était une personnalité artistique caractéristique de son époque, qui, en tant que compositeur de cour, s’était toujours inspiré du goût de son époque, le bon goût. Après la mort de Lully, la « guerre de la musique » entre goût italien et goût français enflamme l'opinion publique. La querelle porte essentiellement sur la question de savoir si la sur-représentation des affects dans la musique italienne — chez Alessandro Stradella par exemple, ou Alessandro Scarlatti et Arcangelo Corelli — pouvait être transposée dans l’usage français. D'importants compositeurs comme François Couperin ou Marc-Antoine Charpentier expérimentèrent le mélange des styles. Mais les traditionalistes — et Marais en faisait incontestablement partie — rejetaient avec véhémence cette harmonie élargie, le chromatisme et les colorature du style italien. En 1686, Marais faisait ses débuts comme compositeur de cour. Son opéra Idylle dramatique fut représenté à Versailles et connut un succès tel que le Dauphin demanda qu’on le bisse. La partition en a malheureusement été perdue.
Trois siècles et demi plus tard, Burkhard Stangl — l'un des plus brillants guitaristes, compositeurs et improvisateurs dans le champ de la musique expérimentale et électronique — crée avec sa version de l’Idylle dramatique un commentaire subtil de la musique de Marin Marais. Le matériel n’a pas beaucoup bougé, mais c’est la qualité du temps musical lui-même qui s'est transformée : un temps tournant sur lui-même, dans un mélange très contemporain de statisme et d’hyper-stimulation sensorielle. Une idée chasse l’autre sans prévenir ; les phrases musicales tournent en rond ou se disposent côte à côte, privées de leurs connecteurs logiques. Tout est reconnaissable, mais à chaque instant nous sommes dépaysés.
Traiter une oeuvre contemporaine comme un commentaire sur l’histoire est un geste plutôt banal. Mais lorsque le passé commente à son tour le contemporain, tout devient alors diablement intéressant. Il semble que le temps se fissure, qu’il cesse d’être ce bourreau intraitable qui horrifiait Baudelaire, et qu’il nous offre enfin des interstices où nous glisser — et nous réinventer.
GALLERY
