Le Noir de l'Étoile (Gérard Grisey)
✕Le Noir de l'Étoile (Gérard Grisey)
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couloir de transparence
Lorsque la musique parvient à conjurer le temps, elle se trouve investie d’un véritable pouvoir chamanique, celui de nous relier aux forces qui nous entourent. Dans les civilisations passées, les rites lunaires ou solaires avaient une fonction de conjuration. Grâce à eux, les saisons pouvaient revenir et le soleil se lever chaque jour. Qu’en est-il de nos pulsars ? Pourquoi les faire venir ici, aujourd’hui à l’heure où leurs passages dans le ciel boréal les rend accessibles ?
Gérard Grisey
Le vendredi 16 janvier, nous inaugurerons en tant que salle de concert l’Atelier BNO de Bozar, un immense et magnifique studio piriforme (en forme de poire — comme certains morceaux pour piano bien connus) .
LE NOIR DE L'ETOILE, composé en 1990 par Gérard Grisey, reflète les trois préoccupations majeures de la fin de sa vie :
- L’occupation de l'espace (six percussionnistes faisant tournoyant des séquences rythmiques à toute allure autour du public) ;
- Une polyphonie de tempos (citation : « Tout l’art du compositeur consiste à provoquer une mise en phase de ces temps différents [...] Il se produit alors un éclair d’extase musicale, véritable couloir de transparence où, pendant quelques secondes, voire quelques minutes, ces temps irrémédiablement séparés vont communiquer et quelquefois fusionner ») ;
- Et la négociation avec un élément extra-humain, qui défait le mythe du compositeur-démiurge (ici, les impulsions des signaux astronomiques provenant des pulsars, qui donnent leur tempo aux percussionnistes). (1)
Notre directeur musical Tom De Cock a envoyé des instructions inhabituelles à ses collègues percussionnistes :
« Nous jouerons une version non machiste et horizontale. Le mot clé de cette production est : sensualité. Ne pas surjouer. Du métal liquide. Toujours beau, jamais agressif. » (!).
Pawel Krynski, un jeune chercheur en astrophysique, nous donnera en guise de prélude une brève leçon sur les « métronomes cosmiques » que sont les pulsars.
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(1) La citation de Grisey, et l’ensemble de la réflexion esquissée ici, provient de Nicolas Donin, « Composer le temps », chapitre de l’ouvrage collectif Où est passé le temps ?, Paris, Gallimard, 2012 — un must-read. La question de l’écologie sonore est devenue le champ de recherche majeur de Donin. Le « Noir » n'est certes pas une oeuvre écologique, et ressemble plutôt à un mixte étrange de science-fiction, de concert pour percussion et de rituel païen ; mais il n'en demeure pas moins l'indice intéressant d'un moment spécifique dans le champ musical. On y voit pointer une nouvelle inquiétude, un nouveau positionnement. « Produire un temps musical original, [comme le suggère Grisey], ne suffit plus vraiment si ce n’est pas en relation avec une écologie sonore – une science et une politique de l’environnement physique, social, culturel au sein duquel les musiques nouvelles sont destinées à apparaître », écrit encore Nicolas Donin.
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AUTRE LECTURES
Au sujet du « Noir de l'Etoile », Bozar a commandé un texte court mais parfaitement complet à notre cher Klaas Coulembier, publié en trois langues sur le site de Bozar, >LIEN
Et à l’occasion de l’interprétation de l'oeuvre par les Percussions de Strasbourg, le festival Musica de Strasbourg publiait en 2025 un texte de Lambert Dousson qui élargit considérablement l’horizon ! Il y est question d’invisibilisation des femmes, de LSD et de Joy Division. En français seulement, >LIEN.
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