ICTUS
Georges-Elie Octors

Professor Bad Trip

Professor Bad Trip
1999


Plus bas : les notes de programme du disque d'Ictus sorti en 2003 sur le label Cyprès

Ci-dessous : les notes écrites pour le livre-programme du festival Milano Musica 2014 (publiées en italien)

Le CD complet: >ici

C’est en 1997 que Fausto Romitelli attaque l’écriture de la première _Lesson_ du cycle _Professor Bad Trip,_ qui deviendra son plus considérable succès. L'oeuvre est pensée dès le départ comme le premier volet d’un long chantier : un triptyque « psychédélique » aux allures de manifeste esthétique, dont la réalisation lui prendra plusieurs années.

Le compositeur, à cette époque, sait parfaitement qu’il est entre tous le _rebelle favori_. Reconnu par les aînés qu’il admire — Levinas, Dufourt, Grisey, qui le protègent comme un fils — Romitelli jouit d’une table ouverte chez Marc Texier à l’abbaye de Royaumont, et mutiplie les rencontres avec les interprètes et les ensembles, qui lui passent des commandes. Il peut se permettre de risquer gros. Le projet de _Bad Trip_ est audacieux et parfaitement clair : la puissance de la musique rock et de ses sonorités saturées — toute une violence qui semblait jusqu’alors inassimilable par la musique d’écriture — il s’agissait de la faire surgir dans l’univers de haute précision de la musique moderne, d’un seul coup, comme un Génie d’une lampe. Romitelli entendait rompre avec la demi-mesure. On pense à cet aveu de Baudelaire, décrivant à un ami l’effet qu’il attendait des _Fleurs du Mal_ : « une explosion de gaz chez un vitrier ». Si j’ai pu évoquer, par ailleurs, la tension très particulière qui anime _An Index of Metals,_ déchirée entre un héroïsme surdimensionné et une contemplation de la Chute, il faut situer l’aventure _Bad Trip_ sous l’emblème de la fête et de l’énergie transgressive : toute l’oeuvre, malgré sa noirceur, surabonde d’idées et respire une joie juvénile — joie d’inventer, d’aller plus loin, d’oser devenir soi-même.

« Notre génération n'a pas inventé de nouveaux systèmes [...]. Nous cherchons à intégrer dans l'écriture des matériaux différents sans renoncer [...] à la définition d'un style capable de métaboliser les différentes influences et d'engendrer des images sonores nouvelles » (1), déclarait Romitelli. Le propos est à la fois humble et ambitieux. Le mot-clé, ici, est « image ». Il ne s’agissait pas pour lui d’élargir sa palette sonore, dans la vision historiciste (ou avant-gardiste) d’une progressive conquête du champ des bruits. Le rock était bien plutôt convoqué comme un corps étranger, virus ou cheval de Troie, qui permettait d’insuffler dans la musique contemporaine une nouvelle étrangeté, une nouvelle expression, et le goût renouvelé du monstrueux.

Rock et musique d’écriture, en ce sens, ne sont jamais pour Romitelli dans un rapport duel. Leur face-à-face est triangulé par  d’autres termes, qui autorisent le déclenchement poétique des « nouvelles images » et de nouvelles sensations : littérature, cinéma, peinture. Le titre du cycle, _Professor Bad Trip_,  est ainsi emprunté à un livre de _cartoons_ psychédéliques de Gianluca Lerici — un dessin halluciné au trait grouillant, qui ne laisse pas sur la page le moindre centimètre d’air. Un dessin « saturé », donc, pour employer ici un terme qui se propagea à la vitesse de l’éclair dans le champ musical à partir de l’expérience romitellienne. La forme en triptyque de l’oeuvre se revendique explicitement des _Trois études pour un autoportrait_ de Francis Bacon. Chaos contrôlé d’une « défiguration » qui vise à une « transfiguration » : il est aisé d’appliquer ces deux termes à la musique de _Bad Trip_, dont les motifs tremblants sont soumis à des processus de dégradation et d’usure, lesquels débouchent à bout d'épuisement sur de sublimes _codas_ suspensives (dans les deux premiers volets du triptyque). Les recueils de poèmes d’Henri Michaux dédiés aux expériences sous mescaline, enfin — notamment _Misérable Miracle_ et _Connaissance par les gouffres_ — sont cités dans la page de la garde de la partition. Toute l’esthétique répétitive de Romitelli, son refus du développement, s’y trouve justifiée : « La Mescaline est un trouble de la composition. Elle développe niaisement » (2), écrit le poète.

Ainsi _Professor Bad Trip_ dessine-t-il une « nouvelle image sonore » à la hauteur de notre temps —  celle des romans de William Burroughs ou de la science-fiction cyberpunk, des films de David Lynch, des disques de Sonic Youth : l’image d’un corps énervé, désorienté, inapte à toute pacification, qui ne rencontre son humanité que par des expériences-limite où il risque son intégrité. Romitelli « composait le son », comme il le disait lui-même, mais visait bien plus loin que le mysticisme du Son qui fleurissait alors, dans le sillage des mièvres poèmes de Giacinto Scelsi. La musique romitellienne élargit le cadre, multiplie les points de vue simultanés et dévoile l’ambivalence de la jouissance humaine. Romitelli révèle à la fois les délices et l’effroi du monde sonore, renverse à vitesse infinie les surfaces scintillantes et les zones de déchet — reconstituant la sensation exacte d’un corps possédé par des forces trop puissantes pour lui.

Voilà en tout cas une musique qui échauffe le lyrisme de ses commentateurs ! Au moment de conclure ces brefs paragraphes qui seront lus par vous, auditeurs, quelques minutes avant le début du concert, le regret me vient d’avoir sollicité à ce point le vocabulaire de l’outrance et de la rébellion. _Professor Bad Trip_ est devenu un classique, après tout... Et tant de beaux paradoxes attendent le mélomane qui se penche sur l’oeuvre de Romitelli. Cela aussi, il faut l’évoquer. Lisez ses partitions au piano, doucement, dans un jeu baigné de pédale : sous les orchestrations vénéneuses, vous découvrirez une harmonie délicate, qui révèle une sensualité peu ordinaire. Les sinueux chemins du propre au sale, sur lesquels sa musique nous lance, sont toujours soigneusement tracés. Romitelli concentre et écrase, il alourdit le trait, il tasse les sons jusqu’à la lisière du bruit — mais par là même il nous délivre de la dispersion et de la pulvérisation des lignes, dont la musique contemporaine s’était presque fait une loi. Ses processus de destruction et de salissure ne nous jettent pas dans l’obscure nuit des sens, mais dans la fébrile nuit de l’adolescence, où nous retrouvons des émotions oubliées. Qui donc fut plus prévenant que lui, qui prit plus soin de notre écoute ? Sans doute aurait-il aimé qu’on dise de lui : il fut le plus scandaleux, le plus transgressif ; rien n’est moins sûr ; mais de tous les compositeurs de la fin du XXe, peut-on en citer un seul qui fût plus fraternel ?

Jean-Luc Plouvier

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(1) « Attaquons le réel à sa racine », entretien avec Danielle Cohen-Lévinas in _La création après la musique contemporaine_, Paris, L’Harmattan, 1999

(2) Henri Michaux, _Misérable Miracle_, Monaco, Editions du Rocher, 1956

Notes du CD paru chez Cyprès en 2003

Le Professeur Bad Trip et sa  leçon de Chose

_ “Depuis que je suis né, je baigne dans les images digitalisées, les sons synthétiques, les artefacts. L’artificiel, le distordu, le filtré – voilà ce qu’est la Nature des hommes d’aujourd’hui”_, dit Fausto Romitelli, né à Milan en 1963.

A 28 ans, le compositeur s’installe à Paris pour suivre les cours  d’informatique musicale à l’IRCAM. Il  étudie les techniques “spectrales” initiées par Gérard Grisey et Tristan Murail : élaboration de complexes sonores où fusionnent harmonie et timbre ;  simulation acoustique des sons électroniques ; modélisations « surréelles », par l’écriture, des phénomènes  acoustiques sous formes de torsions, compressions, dilatations de la matière musicale. Ce grand chantier dédié à la plasticité du son, Romitelli en perçoit rapidement la possible liaison avec l’univers du rock alternatif et psychédélique. Une musique dont l'énergie, l’impureté, le recours impatient et anarchique aux artifices électroniques subjuguent plus d’un compositeur : de plain-pied dans l’époque et contre l’époque, cette musique délivre une charge de violence apparemment inintégrable par la musique d’écriture. Que faire de ça? Qu’on la cite, qu’on la pastiche, et on reste au seuil. On préfèrera dès lors la bouder, en feignant de croire qu’elle appartient totalement à la stratégie marchande; on sait pourtant que c’est faux. C’est armé des notions spectrales de « sons inharmoniques », de « filtrages fréquentiels », de « distorsion du spectre », que Romitelli entame sa négociation. La seule qui compte pour lui : s’approprier froidement ce délire-là sans renier son métier. Sans recourir à  l’improvisation ni à la simplification, il élabore méticuleusement, au fil des oeuvres,  un style instrumental qui accueille toutes les ressources du son sale, les phrasés capricieux des _guitar-heroes_ et toutes les mutations harmoniques de la clarté vers l‘absolue distorsion.

Dans le cycle Bad Trip que nous présentons sur ce disque, sa poétique _« obsessionnelle, répétitive et visionnaire »_ (ce sont ses termes)  est en place. On peut y voir le Manifeste de Romitelli, qu’il place sous l’étoile d’Henri Michaux. Inspirée des descriptions par le poète des effets de la mescaline, la musique de « Bad Trip » procède par flux et reflux, rafales de vagues de plus en plus denses et de moins en moins stables : pureté harmonique d’abord, puis longue montée des scories et du désordre.  Les processus à l’oeuvre dans Bad Trip s’enracinent toujours dans de courtes et naïves propositions, des « complexes » de bribes mélodiques un peu glissantes , d’harmonies séduisantes et fragiles, de brèves  ornementations exaltées comme des soupirs. Sans avoir le temps de se déployer, ce matériel est d’emblée pris de secousses. Il se répète, mais on comprend qu’il était mutant, infesté de virus : il devient monstre.  Les éléments du complexe s’hystérisent, se maniérisent et développent des métastases expressives, chacun pour son compte. L’harmonie s’alourdit, se surcharge ; le son se sature ; les glissandi s’amplifient et parcourent tout le spectre sonore, le temps musical se contracte… La musique de Bad Trip  ne se « développe » jamais : elle _s’aggrave._

_“L’artificiel, le distordu, le filtré”_ : c'est de cette Nature dévoyée que traitent les Leçons du Professeur Bad Trip, aussi étrangères à la mélancolie qu'à l'optimisme technologique. Les pionniers de la musique électro-acoustique évoquaient aisément "l'infini des possibles" et les "ressources inouïes" de l'art de "composer le son". Au pays du Bad Trip, on n'en est plus là, serait-ce même sous la forme d'un deuil.  Comme le repère finement Eric Denut, l'élément du timbre chez Romitelli ne se donne plus comme ressource infinie, mais comme _agent mutilateur _(1_)_.

Là où se cherche la mise en forme par la reprise, la paraphrase et l'amplification, l'élément "timbre" défait les promesses et contredit les attentes en imposant d'improbables mutations, _"figure abominable et indomptable_"(2).  En exergue de la partition de "Professeur Bad Trip", Fausto Romitelli place ce paragraphe de "Connaissance par les gouffres" d'Henri Michaux :

"_Une vaste redistribution de la sensibilité se fait, qui rend tout bizarre, une complexe continuelle redistribution de la sensibilité. Vous sentez moins ici, et davantage là. Où “ici” et “là”? Dans des dizaines d’”ici”, dans des dizaines de “là”, que vous ne connaissiez pas, que vous ne reconnaissez pas". _

C'est sous l'emblème de cet "irreconnaissable" que ce disque a été joué, enregistré et mixé. Bonne écoute.

Jean-Luc Plouvier

1) Eric Denut : _"Fausto Romitelli, A short index"
2) _idem_

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