ICTUS
Eva Reiter, Geert De Bièvre, George van Dam, Jean-Luc Plouvier, Michael Schmid, Chryssi Dimitriou, Tom Pauwels

Liquid Room V (Subtilior)

Liquid Room V (Subtilior)
2013

Toutes les Liquid Room

Pour cette Edition V,  nous invitons l'excellent trio viennois Beauté Parfaite, spécialisé en musique médiévale et renaissante : Thomas List à la flauto dolce, Theresa  Dlouhy à la voix, Eva Reiter à la vièle. Il est à noter que Reiter est également une compositrice, une gambiste une flûtiste de premier plan (spécialisée en flûte à bec contrebasse ou _Flûte Paetzold_), et qu'Ictus n'en est pas à sa première collaboration avec cette artiste.

SUBTILIOR

Le terme _Ars Subtilior_ a été proposé en 1960 par la musicologue Ursula Günther, comme alternative affirmative pour désigner l'extrême pointe de la musique de l'Ars Nova à la fin du XIVe siècle, rangée jusque là sous l'étiquette sceptique de "style maniériste". _Subtilis, Subtilior, Subtilitas_ : ces termes se retrouvent abondamment dans les textes de Philippus de Caserta et d'Egidius de Murino, par exemple, deux compositeurs représentatifs de ce courant raffiné qui s'est développé dans les cours seigneuriales du Sud de la France. La "Subtilité" évoque bien sûr tout un monde de nuances mélodiques et rythmiques, de finesse dans l'expression, d'une épuration du désir typique de l'Amour Courtois. Mais elle désigne aussi l'habileté, la science, les jeux d'écriture, le tour de force formel, tout ce que nous appellerions aujourd'hui un "art de la contrainte" : contrepoints polytextuels qui mêlent différents poèmes où s'expriment différents points de vue, calligrammes, citations, auto-citations, ironie; superpositions de différents mètres (9/8 sur 5/2 sur 7/3, par exemple, chez Cordier) et de différents modes; instabilité rythmique par l'usage intensif de la syncope "qui ne se résout pas"; haute vélocité de la voix supérieure; nombreuses altérations qui créent un climat chromatique, et donnent surtout l'impression d'une grande autonomie des voix, qui ne se constituent en tissu polyphonique qu'avec une désinvolture de prince. (1)

On sait par ailleurs combien la musique médiévale et renaissante a infusé la musique contemporaine d'après-guerre. On se souvient par exemple de ce beau récit de Luigi Nono, lorsqu'il raconte les soirées enfiévrées avec Bruno Maderna, passées à décrypter d'énigmatiques canons écrits selon les règles du carré magique. Les recherches formelles de la musique pré-tonale nourrissaient les recherches post-tonales, leur offrant la garantie ques les jeux de contraintes les plus sévères étaient parfaitement compatibles avec la ferveur délicate d'une expression aristocratique. Le Subtil leur était un talisman, un bouclier spirituel pour se protéger de la sentimentalité romantique qui les fascinait sans doute, mais dont ils cherchaient la porte de sortie. Nous qui sommes réconciliés avec le XIXe siècle, nous restons cependant charmés par les étranges affinités du XIVe et du XXe : c'est comme une confrérie, une Alliance Subtile.

(1) A noter : nos amis, partenaires et co-locataires de chez Rosas, avec à leur tête Anne Teresa De Keersmaeker, ont consacré deux magnifiques spectacles à la musique de l'Ars Subtilior : _En Atendant_ (2010) et _Cesena_(2011).

NUIT

Nos amis Viennois nous apporteront Landini, Caserta, Ciconia : l'expression et la sonorité d'une époque si proche et si lointaine. Nous leur répondrons avec de la musique d'aujourd'hui - de Klaus Huber à Bernhard Gander, en passant par Conlon Nancarrow - ainsi que deux pièces écrites pour l'occasion (Franck Yeznikian et Christophe Guiraud), où nous mêlerons les instruments modernes et anciens dans des configurations inédites : clavicorde et électronique, par exemple - et beaucoup de flûte, toutes sortes de flûtes de bois et de métal.

Nous ne chercherons pas à rivaliser avec l'Ars Subtilior en surenchérissant dans la complexité ostentatoire et la polyphonie furieuse. C'est dans le répertoire du "nocturne" que nous avons choisi (et commandé) les oeuvres modernes. Les audaces formelles, pour être _Subtilior_, doivent se nouer avec grâce à une expression réservée. L'écriture expérimentale et le chant pudique ne sont pas incompatibles : au contraire, ils fusionnent aisément sous la catégorie de l'Enigme. En fraternisant avec les sortilèges médiévaux, la musique contemporaine dévoilera ici son versant le plus méconnu, pourtant totalement constitutif de son histoire : lorsque la douceur de l'expression, le raffinement des timbres, les entrelacements de la polyphonie, la variété de l'ornementation, se fondent en quelque "paix du soir" où l'ombre est une amie, et la fragilité un blason. L'écouteur aux aguets, oubliant les tapages du jour, redécouvre la musique comme art du mi-dire et discipline du secret.

PROGRAMME

Ce long programme sera agencé en une seule courbe sur les quatre plateaux, selon des règles d'écho, de fondu-enchaîné ou de contraste... Comme il est d'usage dans nos Liquid Room, le programme distribué au public recense les oeuvres et leurs commentaires dans le désordre ou par ordre alphabétique; les titres des pièces jouées sont ensuite projetés en temps réel sur grand écran.

Les oeuvres médiévales et les deux créations forment le noyau de départ. La constellation d'oeuvres qui les accompagnent est encore susceptible de modifications mineures. Création : mars 2014, Kaaitheater, festival Ars Musica / Klara Festival (en co-production avec Bozar et Kaaitheater), Bruxelles.

LE FORMAT LIQUID ROOM

Avant d'être un répertoire, les "Liquid Room" d'Ictus sont un format de présentation. La salle de concert est débarrassée de ses gradins, et quatre scènes "en archipel" sont disposées le long des quatre murs. Le public peut déambuler, rester debout ou se coucher, ou encore adopter l'un des cent petits tabourets portatifs en carton que nous mettons à sa disposition... Il peut également passer du bar à la salle, car nous ne fermons pas les portes. Tout s'enchaîne : les musiciens se préparent sur une scène tandis que leurs camarades jouent sur une autre. La régie est soignée comme pour une pièce de théâtre : amplification et éclairage créent une atmosphère lunaire. Résultat : sans pause, sans changement de plateau, durant une durée assez longue (deux heures, en moyenne), la Liquid Room propose de la musique en permanence, aux enchaînements délicats, qui bascule d'un plateau à l'autre. Chaque pièce prolonge la précédente, ou la commente, ou  la contredit par un effet de contraste.

Le répertoire présenté est généralement chambriste, du solo au sextuor, et privilégie la performance individuelle, l'habileté physique, la concentration, le moment rare. Les "oeuvres" au sens plein du terme, qui déploient leur forme et construisent leur temps, alternent avec des "performances" de filiation cagienne, où prévaut généralement le _temps zéro_ cher à Christian Wolff, le temps circulaire de la pure contemplation sonore. De même, les pièces acoustiques (mais amplifiée et spatialisées, toujours), qui valorisent le rapport à l'instrument et la maîtrise d'un idiome, alternent-elles avec la musique mixte pour instruments et électronique, que la dernière génération de compositeurs pousse parfois jusqu'à cette limite stylistique où "rock" et "musique savante" deviennent indiscernables. Ainsi le public est-il invité à faire basculer son écoute, de la même manière que bascule le répertoire d'une scène à l'autre : l'écoute distraite du festivalier, l'écoute méditante de l'amateur de _soundscapes,_ l'écoute attentive du mélomane, l'écoute critique du musicologue...

L'expérience des _Liquid Room_ nous mène à cette constatation surprenante : la possibilité d'arpenter une grande salle pour passer d'un podium à l'autre - écouter de très près, ou de plus loin, choisir ses moments et ses modes d'écoute, passer au bar et de revenir - bref, toute une latitude que n'offre pas le concert classique, _renforce_ paradoxalement l'attention des auditeurs. Ils observent et découvrent. On a vu de jeunes spectateurs, par exemple, le nez presque collé sur l'instrument de notre violoncelliste qui jouait _Pression_ d'Helmut Lachenmann - et nous-même redécouvrions cette oeuvre qui semblait destinée depuis toujours à un tel espace, dans son efficacité chorégraphique et sonore.

La _Liquid Room V : Subtilior_, créée en mars 2014 au Kaaitheater de Bruxelles, sera notre 10e expérience, après trois autres éditions bruxelloises (Kaaitheater, 2009, 2011, 2013), et six autres dans les lieux ou festivals suivants : Brugge (Concertgebouw, 2009), Wien (Wien Modern, 2009), Hamburg (Kampnagel, 2012), Darmstadt (final concert Internationale Ferienkurse, 2012), Luxembourg (Grand Théâtre, 2012), Ghent (Handelsbeurs, 2012).

*Darmstadter Echo, 30.Juli 2012, von Thomas Wolff*
(...) It rolled, it foamed and boiled in the Darmstadium: With the three hours lasting event "Liquid Room" the '46th International Summer Courses for New Music' celebrated furiously their closing night, sailing public of around 900 over a lake of experimental sounds.

GALLERY

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CAST & CREDITS