ICTUS
Jeroen Robbrecht, Chryssi Dimitriou

SPIRITO

SPIRITO
2017

COMME UN VOLCAN VU DE LOIN

On ne jouait que lui, dans les années 1990. Salvatore Sciarrino a inspiré toute une génération de compositeurs ivres de son « écologie musicale » et de son réalisme magique. Ainsi ont soudainement fleuri des centaines de pièces vives et précieuses, imperceptiblement ironiques et très « fin de siècle », autant de petits joyaux instumentaux faits de souffles, de claquements de langues, de sonorités gommées par la pudeur et la distance, habitées pourtant par la sourde violence de qui prétend ne faire sonner l'instrument qu'à l'envers de tous les usages. Avec un peu de recul, on s'aperçoit combien cette musique a bien vieilli et a marqué son temps : on croirait ouvrir l'archive sonore de quelque tribu inventée par Henri Michaux.

Sciarrino était venu donner un séminaire chez Ictus en 2002. Il nous avait alors évoqué, comme l’une des clés de son monde sensible, le « démon de midi » contre lequel mettent en garde les Pères de l'Eglise : l’instant inquiétant de la plus grande lumière, où le monde s’offre sans ombre, où le « trop de réalité » fait douter de son existence — et de notre raison. Si la musique de Sciarrino peut être qualifiée de « contemplative », c’est selon l’image de ce midi immobile, tremblant, écrasé de lumière. Sur cette scène silencieuse et brûlante apparaissent et s’évanouissent les bruits de la nature, frottements, vagues, débris de coquillages ou de mélodies portées par le vent, crapauds, grillons, merles étranges, que sa musique imite ou distord avec un sens aigu de l’artifice (1). Lorsque la nature amie se retire, la contemplation se fixe alors sur les infimes turbulences du monde minéral: fluides, éclairs, viscosités, dont Sciarrino rend compte comme d’un drame secret, exigeant de l'interprète un délicat dosage d’impulsions nerveuses et de retenue. Enfin, lorsque tout s’est tu, nature et matière, lorsque « l’exploration du blanc » (2) se fait plus profonde encore, émerge le rythme étouffé et affolant du corps solitaire : battement cardiaque et palpitation des veines, qui sont l’ultime silence dont nous disposons.
(J-L P.)
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(1) « Trop souvent, l’invention musicale recherche sa propre raison d’être sur scène. On oublie que la force d’un langage est sa capacité de représentation : susciter de pures illusions » [Sciarrino]
(2) C’est le titre d’une de ses plus belles pièces, qu’on peut trouver sur Youtube : Esplorazione del bianco II (1986), pour quatre instruments. Ou mieux encore, avec un titre inversé : Introduzione all'oscuro (1981).
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Ma musique peut être élégante, délicate par sa dynamique, mais elle n'est pas «jolie », sa « joliesse » découle de quelques aspects secondaires, du fait qu'elle soit plus piano que la musique normale, et à ceux qui sont habitués à la vie moderne, aux discothèques, elle peut apparaître comme une fourmi sur un dos d'éléphant. Je la verrais plutôt comme l'éruption d'un volcan vue de loin.
(Salvatore Sciarrino)
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Salvatore Sciarrino évoque dans son art les fascinants croisements de la civilisation sicilienne, lointains souvenirs, sur la terre d'Empédocle, des cultures grecque, romaine, byzantine, arabe, normande, espagnole... Sa musique, subtile et éminemment dramatique, traduit avec une acuité rare les lieux et milieux dont lesquels nous vivons, l'intensité de nos sensations et de nos sentiments, les tensions du corps à l'écoute, mais aussi les nocturnes et les mythes, anciens ou modernes. L'art de Salvatore Sciarrino, en quête d'illusions et de sons chimériques, redonne à la nature ses droits et les modèle à sa guise. Musique à l'écoute vive, exacerbée. Musique de pierre et de vent, mais aussi de bestiaires précieux, imitant tantôt le bruit d'un galet concassé, tantôt le grillon ou le chant de l'oiseau, tantôt les éléments fondamentaux, la marée ou le vent.
(Laurent Feneyrou)

Brigittines

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