ICTUS
Lucas Messler

Retrouvailles

Retrouvailles
2023

Note

pour le public de l'Opéra de Lille

Le metteur en scène Antoine Gindt écrivait un jour de Georges Aperghis qu’il était capable, comme personne d’autre, « d’ouvrir des horizons inespérés de vitalité et d'aisance à ses interprètes ». Rien n’est plus exact ! Les partitions d’Aperghis sont toujours une invitation faite aux musiciens de jouer et de se surpasser, de mâchonner la partition et d’occuper la scène à leur manière. S’il est vrai, comme l’écrivait Jacques Rancière, qu’il n’y a d’intelligence que celle qu’on prête aux autres — alors Aperghis est le plus intelligent de tous !

Il y a comme un primitivisme chez lui, une étrange impression de première fois, de contact avec les débuts du monde et l’invention du langage. Ça babille, ça chante, ça bouge. C’est tout à la fois virtuose, pulsionnel et machinique. Toujours un peu animal, aussi : la machinerie aperghienne interroge avec humour le fait si étrange d’être un « humain », un « individu ». Est-ce si simple ? Sur la scène du théâtre aperghien, chaque corps est traversé de multiples voix. Chacun est beaucoup. Le percussionniste parle, la chanteuse joue, et personne n’est exactement à la place où on l’y attendait.

« Faites musique de tout » : tel a toujours été l’enseignement distillé par l’œuvre d’Aperghis. Tous les personnages mis en scène dans le programme de ce soir sont à la mesure de ce mot d’ordre : le musicien-machine de Mark Appelbaum, cette boule de nerfs qu’on croirait tout droit sortie d’un dessin animé de Tex Avery ; ou le musicien-oiseau de Robin Hoffmann ; et bien entendu les flegmatiques poètes sonores inventés par John Cage, en 1940 déjà…

Si le concert est titré RETROUVAILLES, c’est aussi qu’il renvoie à un événement qui a marqué les mémoires, peu après la ré-ouverture de l’Opéra de Lille en 2003 : l’opéra d’Aperghis Avis de Tempête (2004), visionnaire et déchaîné, écrit pour Ictus quelques années avant la crise des subprimes — vingt ans déjà, et pas une ride ! Sans doute l’écoutera-t-on encore dans cent ans pour décrypter le fol aveuglement d’une époque.

Bonne soirée et bonne écoute ! Et n’hésitez pas à venir nous parler après le concert, si quelque chose vous démange (ou vous irrite) (ou va a plu) (ou tout cela à la fois).

Mai 2024

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CAST & CREDITS