Le Retour
✕
perpétuel retour
Eva Reiter est membre régulière de l’ensemble Ictus, où elle joue de deux instruments inhabituels, la viole de gambe et la flûte à bec contrebasse. Elle est aussi compositrice. C’est elle qui a conçu le programme de ce soir, pensé dès le départ comme une conversation avec son collègue d’Ictus, le violoncelliste Geert De Bièvre.
On a parfois décrit l’esprit viennois comme un assemblage de provocation avant-gardiste et d’inconsolable nostalgie. Si cela est vrai, alors Eva Reiter est définitivement la plus viennoise des Viennoises. Elle a grandi dans le sillage de la musique de Fausto Romitelli, psychédélique et tapageuse, toute vibrante de sonorités électriques ; mais parallèlement, elle traçait une carrière dans la musique ancienne, en manifestant un goût particulier pour le répertoire anglais élisabéthain et son maniérisme sublime, qui jamais ne craint les « inondations de larmes » dont parlait Shakespeare.
Le duo qu’elle monte ici avec Geert De Bièvre met en scène de façon plus discrète, plus intime, le même type de contradiction entre innovation et mélancolie. Reiter s’appuie cette fois sur l’histoire de la musique baroque française du 17e siècle. Celle-ci a été rendue familière au grand public, vers la fin des années 1980, par un grand roman de Pascal Quignard, « La leçon de musique », et par le film qui en a suivi, « Tous les matins du monde ». Le héros en est Jean de Sainte-Colombe, gambiste et compositeur, le maître de Marin Marais, figure très caractéristique de l’artiste intransigeant et austère, plaçant très haut l’idéal d’un art musical fait pour exprimer les plus insondables secrets du cœur (et se sentant toujours en danger face aux compromis qui précipiteraient la décadence de son art).
C’est le contraste ostensible entre les deux instruments, le violoncelle moderne et la viole de gambe, qui constitue le ressort sensible de ce concert. En 1740, l’abbé Hubert Le Blanc publiait un pamphlet au titre un peu sarcastique : « La Défense de la basse de viole contre les entreprises du violon et les prétentions du violoncelle ». Derrière le ton plaisant, l’enjeu était de taille — car c’était le régime esthétique de toute une époque qui était en train de basculer : la gambe est douce et boisée, mélancolique, aristocratique ; le violoncelle sonne fort et dégage des harmoniques plus métalliques, il est volontaire et triomphant — déjà bourgeois.
En jouant de l'opposition entre moderne et ancien, entre Berio et Sainte-Colombe, entre nostalgie et l’innovation, cello et gambe, le programme Le Retour fait subtilement l’éloge d’un increvable désir de musique — et nous renvoie à la plus ancienne et plus universelle fonction du musical : l’art de parler à mi-voix.
GALLERY


CAST & CREDITS
WORKS
- Geert De Bièvre, cello
- Eva Reiter, viola da gamba ; concept and dramaturgy
1
Eva Reiter : Prologue I
2
Monsieur de Sainte Colombe : Le Retrouvé
3
Luciano Berio : Béla - Yossi
4
Jürg Frey : Wen 16
5
Monsieur de Sainte Colombe : Le Retour
6
Luciano Berio : Henri – Shlomit – Annie
7
Jürg Frey : Petit fragment de paysage
8
Monsieur de Sainte Colombe : Les Regrets
9
Eva Reiter : Prologue II
10
Jürg Frey : Träumerin
11
Monsieur de Sainte Colombe : Le Tendre
12
Eva Reiter : Prologue III
13
Monsieur de Sainte Colombe : Chaconne raportée (+)

2, 5, 8, 11, 13:
The pieces by Monsieur de Sainte Colombe (1640 - 1690/1700),
come from Concerts à Deux Violes Egales (1690/1700)
4, 7, 10:
Jürg Frey is born in Aarau, Switzerland, 1953
3,6:
Luciano Berio, 1925-2003
The pieces come from Duetti per due violini (1979-1983)

Supported by
