ICTUS

The Book of women [with Irini]

THU 07.08
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The Book of women [with Irini]
2024

THE BOOK OF WOMEN réunit sur scène l'ensemble vocal de musique ancienne IRINI, l'ensemble ICTUS et la chanteuse indienne Varijashree Venugopal. Cet ambitieux projet, historique et spéculatif combine musique médiévale pour ensemble de femmes avec une nouvelle œuvre pour voix, ensemble et sons électroniques, inspirée du Mahabharata et commandée à Riccardo Nova. THE BOOK OF WOMEN explore le thème de la puissance féminine à la fin du Moyen Âge, et plus précisément pendant la période gothique. L'objectif est d'évoquer le pouvoir de Marie, le courage des femmes et tous les miracles accomplis par les saintes. Ce ne sera pas la messe à l'Ecole des Enfants de Marie, on vous le promet ! Ce sera plutôt fort, très fort : sept chanteuses passionnées, et des percussions corporelles pour soutenir le tout.

THE BOOK OF WOMEN

L'idée du Livre des femmes est née de deux images. La première, dessinée avec une précision caricaturale dans un livre de prières du XIIIe siècle (le De Brailes Hours), montre la Vierge Marie frappant le Diable de son poing. La seconde est celle de la déesse hindoue Durga, les yeux en feu et des armes dans les bras pour débarrasser la terre du mal, telle qu’invoquée dans l'épopée sanskrite du Mahābhārata.

Guidés par cette imagerie de femmes exceptionnelles dans la chrétienté médiévale et la mythologie indienne, Ictus et l'ensemble vocal Irini se proposent de combiner des chants dévotionnels à la louange de Marie, datant des 13e et 15e siècles, avec une nouvelle composition de Riccardo Nova autour du Mahābhārata.

Dans cette zone-frontière spéculative entre les cultures et les époques, Marie sera louée avec des percussions corporelles ; l'intonation raffinée des voix de la musique ancienne et celle du chant carnatique indien se mêleront sur le rythme cyclique des mantras ; et les constructions sonores contemporaines rivaliseront de complexité rythmique et harmonique avec les motets de l'Ars Subtilior.

Impératrice de l’Enfer

Dans la poésie de l'amour courtois, la Vierge Marie était adorée comme Reine du Ciel, comme symbole de fertilité rappelant les rites païens, mais aussi — on l'a largement oublié aujourd'hui – en tant qu’Impératrice de l'Enfer, dont la pitié pouvait sauver de la damnation éternelle les pécheurs les plus impardonnables. Quoique, selon la norme théologique, Marie n'opère ses sauvetages que par l'intercession du Christ, une myriade de récits de miracles circulent en réalité dans toute l’Europe entre le XIIIe et le XVe siècle, qui la présentent comme une sorcière autonome et toute-puissante, dominant les anges et les démons. À rebours de la notion conventionnelle d'une Madone toute en réserve, nous voyons apparaître ici l’image d’une femme affirmant hardiment son pouvoir, au sein d’une culture chrétienne médiévale pourtant connue pour faire taire les voix féminines.

C'est cet imaginaire négligé du pouvoir féminin que Lila Hajosi, directrice de l'ensemble Irini, cherche à retrouver pour ce premier projet avec Ictus. Elle se penchera notamment sur les Cantigas de Santa María, composés à la cour du roi Alphonse X de Castille dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Il s'agit de l'un des plus grands recueils de récits de miracles de Marie, presque tous mis en musique sous forme de ballades. Adaptés à des mélodies profanes bien connues, les textes racontent les interventions de Marie en faveur de pécheurs comme Théophile, ou de religieuses séduites, tout cela d'une manière saisissante et vivante, soulignant la réalité quotidienne de son pouvoir divin.

La parole s'est faite chair

C'est par le biais d'un édifice croissant de liturgie, de fêtes, de messes et de prières que la dévotion mariale est devenue une constante de la vie quotidienne vers 1200 dans le monde chrétien romain. C'est sans doute pour l'une de ces cérémonies mariales que Pérotin, célèbre rénovateur de la musique de la cathédrale Notre-Dame de Paris, a écrit son conductus monophonique Beata Viscera. La poésie latine rimée de Philippe le Chancelier célèbre la mystérieuse conception du Christ en Marie, qui, fécondée par la parole de Dieu, a pu donner naissance à son fils tout en restant vierge. L'invocation explicite de la chair de Marie dans le premier vers — beata viscera se traduisant par « entrailles bénies » — est intrigante lorsqu'on la lit dans le contexte de la négation du corps féminin sensuel de l'Église médiévale. Inspirés par les « entrailles » du conductus de Pérotin, Hajosi et les chanteuses d’Irini retourneront cet idéal ascétique médiéval.

Ils interprèteront la chanson avec des percussions corporelles, laissant parler la force créatrice de leurs corps, évoquant davantage un groupe de Bacchantes frénétiques que l'image plus familière d’une vierge qui ne serait « rien d'autre que des oreilles, avec juste un peu de bouche, des yeux et autant de mains et de jambes qu'il en faut pour tendre la main et la suivre », pour reprendre les mots de l'intellectuelle féministe Luce Irigaray. En effet, comme le suggère Irigaray, il est également possible d'interpréter l'incarnation de Dieu par l’entremise de Marie comme l'expression ultime de la création artistique :

« Qu'est-ce que cela signifie, le verbe fait chair ? Comment expliquer toutes les œuvres d'art auxquelles cette prophétie a donné naissance ? Quelle énergie leur a permis de s'enraciner et de s'épanouir, à travers les siècles, comme des lieux où le divin vit et respire ? Ne voit-on pas ici à l’œuvre le désir et le partage de la chair ? N’y a-t-il pas du chant ? De la peinture? De la sculpture ? De la parole ? »

Un aperçu de la vie musicale des pèlerins médiévaux suggère que la corporalité trouvait bel et bien sa place dans la dévotion religieuse mariale. Le Llibre Vermell de Montserrat (1399) donne un aperçu de l'environnement sonore du sanctuaire de Marie dans le couvent de Montserrat, un important sanctuaire de pèlerins du XIe siècle situé dans les montagnes près de Barcelone. La Vierge y est toujours vénérée comme source de fertilité et de joie. Le Llibre Vermell contient dix chants destinés au sanctuaire. Certains, comme « Cuncti simus concanentes », ont une allure de danse parfaitement séduisante.

Une petite note accompagnant les pièces du manuscrit suggère que l'atmosphère parmi les visiteurs de la rue, rassemblés au sanctuaire, ne manquait pas d'être assez exubérante : « Les pèlerins qui veulent chanter et danser ne doivent chanter que des chansons chastes et pieuses. C'est pourquoi certaines sont notées ici ». On ne peut qu'imaginer ce qui s’y passait avant prescription de ces chants pieux !

Déesses, mantras et nombres

L'image d'une Marie toute puissante sauvant les pécheurs, sans le Christ à ses côtés, n’allait pas de soi dans la tradition chrétienne. Même si son pouvoir sur l'Enfer était justifié par son impressionnante pureté, exemptée de tout péché, l'autonomie de Marie en tant qu'impératrice de l'enfer dérangeait tant le Concile de l'Église catholique que celui-ci a finalement statué pour l'interdiction de cette imagerie. Dans la mythologie indienne, en revanche, les puissantes déesses guerrières sont omniprésentes. Et beaucoup moins sereines. Alors que Marie reste souriante, même lorsqu'elle cogne le démon, Durga et Kali sont parées de guirlandes de crânes ensanglantés, armées d'une épée, d'un bouclier et « d'yeux de la couleur de la fumée ». Destructrice ou protectrice, la divinité féminine joue un rôle important dans le Mahābhārata. Cette vaste épopée sanskrite de près de 100 000 vers, dont le récit prétend englober l’entièreté tout ce qui existe, est considérée comme l'une des sources les plus importantes de la pensée religieuse et sociale de l'Asie du Sud. Elle a été composée entre 400 avant et 400 après Jésus-Christ, en s'inspirant de traditions orales plus anciennes, et est devenue omniprésente dans l'expression artistique de l'Asie du Sud, sujet de danse, de chanson, de roman et d'émissions de télévision. Dans l'Inde moderne, ses personnages féminins sont devenus des symboles populaires de l'émancipation des femmes et des points de convergence pour les réécritures féministes.

Attiré par « le son de la langue » dans la récitation des versets sanskrits du Mahābhārata, le compositeur italien Riccardo Nova intègre depuis 2014, dans son propre univers sonore cyclique et microtonal, des fragments de cette épopée au récit non linéaire, voire labyrinthique. Il le fait en collaboration avec Varijashree Venugopal, une chanteuse experte en musique carnatique, la musique classique de l'Inde du Sud, dans laquelle Nova s'est immergé depuis les années 1990. Plus récemment, son langage musical hybride en est venu à faire référence à la polyphonie médiévale, ce qui résonne merveilleusement avec les chants mariaux de ce projet.

Au centre du kaléidoscope d'histoires du Mahābhārata se trouve le récit d'une guerre violente entre deux groupes de cousins, les cinq frères divins Pāṇḍava et les cent démoniaques Kauravas. Les frères divins finissent par l'emporter, mais la guerre laisse les deux armées et le monde entier au bord de la destruction. La nouvelle œuvre qu’écrit Riccardo Nova pour Ictus, Venugopal et Irini se concentre sur le 11e des 18 livres de l'épopée, le « Livre des femmes », où les sœurs, les épouses et les mères pleurent les guerriers tués et déplorent la guerre. Mais tout comme les Pāṇḍavas à la recherche de la victoire, Nova commence son travail en invoquant la déesse guerrière Durga par un mantra. Il a choisi un mantra védique traditionnel, le mantra Ekā, essentiellement constitué d’une série de nombres représentant différents pouvoirs demandés au dieu. Récitée sur quelques notes seulement, la stricte structure métrique du mantra sera renforcé par une vigoureuse percussion corporelle, faisant de l'invocation sonore de la déesse un rappel de la Beata Viscera toute en chair de Pérotin.

Nova a composé également un nouveau mantra pour Kunti, la mère des frères Pāṇḍava qui se lamente avec les femmes dans le 11e livre. Malgré un mari impuissant, Kunti a conçu ses fils avec différentes divinités, en s’aidant d’un puissant mantra. Comme pour la naissance virginale de Marie, ici aussi la parole s'est faite chair. Le mantra de Kunti, sobrement décrit dans le Mahābhārata, reçoit un corps sonore du compositeur. Il transformera le chant monophonique commun de la récitation mantrique en une polyphonie microtonale à sept voix, créant une myriade de couleurs harmoniques complexes : toutes dérivées de cette séquence magique de nombres dans le mantra Ekā.

L'approche de Nova n'est pas sans rappeler la conception mathématique complexe de la composition, caractéristique du style ars subtilior du Manuscrit de Chypre (Codex Turin J.II.9), un autre trésor de chants de dévotion mariale qui sera exploré dans le cadre de ce projet. Dans ce recueil rarement joué du début du XVe siècle, destiné à la cour française qui contrôlait Chypre depuis l'époque des croisades, on trouve certaines des expressions musicales les plus audacieusement complexes du culte de Marie. Célébrant presque toute la litanie des idéaux qui lui sont attribués — de sa beauté, vénérée dans la poésie amoureuse de la cour, à son amour maternel, en passant par sa « vertu ineffable » et son « océan de grâce » — ces motets isorythmiques superposent de multiples rythmes et textes dans une dense constellation d'ordre métrique et symbolique, destinée à être décodée par les oreilles divines.

Texte d'Anna Vermeulen

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