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Béla [Etienne Guilloteau & Claire Croizé]

FRI 06.02
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Béla [Etienne Guilloteau & Claire Croizé]
2025

En deux mots

Béla est une cocréation de Claire Croizé et d’Etienne Guilloteau pour quatre danseuses et quatre musicien·nes. Nous voulons y valoriser la puissance du mouvement et la prise de la musique sur les corps. Notre moteur sera l’explosive Sonate pour deux pianos et deux percussions de Béla Bartók. En spéculant sur la manière très particulière dont Bartók a abordé la forme du « Nocturne », nous travaillerons également sur la redéfinition contemporaine de l’idée de « Nature » : non plus cet Autre idéalisé offert à la contemplation — et à l’exploitation — d’un petit monsieur appelé Humain, mais un vaste espace de négociation entre Terrestres, grouillant de gestes, de bruits et d’interactions complexes.

Puissance et chaos

(le premier mouvement)
Pour notre nouvelle création, nous cherchions une composition très percussive, faite d’accents et de rythmes complexes, musicalement percutants : une musique pleine de vie, qui déclenche la danse. Depuis une dizaine d’années, en effet, nous veillons à ce que notre danse soit généreuse, tant par sa physicalité que par l’engagement qu’elle demande aux danseurs, tout en préservant une précision et une articulation des mouvements. Le travail sur la musicalité des mouvements fait partie intégrante de notre langage chorégraphique. C’est pourquoi nous nous sommes tournés vers la Sonate pour deux pianos et percussions (1938) de Béla Bartók. Dans cette pièce forte et explosive, la matière est sans cesse brassée et reconfigurée. La Sonate, d’une durée d’environ 25 minutes, sera au centre d’un choix plus large d’œuvres musicales.

Dès le début, on est pris par la musique et son cheminement, au gré des ruptures et des variations. Le premier mouvement oscille entre abstraction et déchaînement de puissance ; il est très dansant malgré sa vitesse parfois vertigineuse et ses interruptions abruptes. Tout le mouvement bourdonne par ailleurs d’échos, d’imitations d’un instrument à l’autre, de canons et de fugatos — car chez Bartók tout est sans cesse diffracté, démultiplié. Très rhapsodique, ce premier mouvement s’offre comme une foisonnante vie organique. Il évoque la poussée presque chaotique de la vie par la densité de ses thèmes rythmiques, mélodiques et sonores. Nous voulons que la danse prenne part à cette densité et à cet élan vitaliste. Qu’elle se déploie dans l’espace au milieu des échanges entre pianos et percussions, pour que le plateau incarne littéralement ce premier mouvement fourmillant, et donne à voir l’idée même de multitude. Cette multitude sera également représentée par l’évocation de diverses formes de danse — au même titre que Bartók évoquait, dans ses compositions, le trésor inépuisable de la musique des peuples.

Quelques mots sur Bartók

La figure de Béla Bartók (1881-1945) a été fort controversée de son vivant, mais l’amitié que lui portent de nouvelles générations d’auditeurs n’en finit pas de croître. Depuis cent ans, sa musique semble toujours nous regarder droit dans les yeux, pleine de loyauté et d’empathie, à distance de l’esprit « fin de siècle » de la musique viennoise, autant que du modernisme sarcastique d’un Stravinsky. Bartók croyait dur comme fer à la possibilité de construire un seul monde fraternel. « Les jours les plus heureux de ma vie sont ceux que j'ai passés dans les villages, parmi les paysans », écrivait-il. Il parlait dix langues et, avec son équipe de collaborateurs, a recueilli plus de 7000 chansons populaires d’Europe de l’Est et de Turquie, donnant par là naissance à l’ethnomusicologie. Avec Bartók, écrivait le philosophe Vladimir Jankélévitch, « la conscience matinale a conjuré les enchantements du crépuscule ». Bartók n’est pas seulement apparu comme populaire parce qu’il utilisait la musique populaire, mais parce que les angles secs et un peu coupants de sa musique évoquaient eux-mêmes une certaine attitude paysanne, une beauté sans manière, une franchise dont auraient été incapables les classes bourgeoises.

Une nouvelle « nuit » et une nouvelle « nature »

(le deuxième mouvement)
Le second mouvement est d’une grande originalité, et parle avec beaucoup de fraîcheur aux oreilles contemporaines. Il appartient à cette catégorie typiquement bartokienne des « musiques de nuit ». La « nuit », chez Bartók, est suggérée de façon très matérialiste par une qualité de musique rêveuse et inquiète, suspendue, convoquant une écoute sur le qui-vive : le monde du plein air, le monde animal et végétal, se met à bruisser en tous sens dans l’obscurité. Insectes et oiseaux grouillent dans ce second mouvement. Bartók y renouvelle l’ancienne catégorie musicale du Nocturne, et par là dépasse la catégorie désormais désuète de la « Nature » romantique, immobile sous la lune. On peut penser ici à Bruno Latour : nous ne vivons pas sur terre, nous vivons au cœur de la Terre. Un monde séparé appelé Nature n’existe pas : il n’existe qu’une nature commune, qu’il nous revient de composer.

Pour la virtuosité

(le troisième mouvement)
Le dernier mouvement offre une conclusion exaltante à la Sonate. Ce qui nous intéresse ici, c’est la détermination de la musique, qui passe de l’ombre à la lumière, de la profusion quasi chaotique du premier mouvement à la beauté solaire de ce final. La composition demande une extrême précision dans son interprétation, ce qui provoque une grande concentration sur scène parmi les musiciens. Il y est question de virtuosité, une vraie question que partagent musicien·nes et danseur·ses.

Déconsidérée par une certaine pratique (mal réfléchie) du concept en art, la notion de virtuosité permet d’approcher le type d’intelligence qu’ont en partage l’humain et l’animal ; cette intelligence n’est pas uniquement ordonnée par le logos et la mémoire, mais engage tout le corps au présent. C’est la « ruse de l’intelligence », comme l’écrivaient Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, où se mêlent le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise, le sens de l’opportunité, des habiletés diverses, une expérience longuement acquise ; elle s’applique à des réalités mouvantes, déconcertantes et ambiguës, qui ne se prêtent ni à la mesure précise, ni au calcul exact, ni au raisonnement rigoureux. (1)

Claire Croizé, Etienne Guilloteau & Jean-Luc Plouvier

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(1) M. Detienne et J.P. Vernant, La Mètis des Grecs ; propos cité par Catherine Malabou, Métamorphoses de l’intelligence

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