ORFEO 14 (Helmut Oehring)
ORFEO 14 (Helmut Oehring)

Le « roman » de Conrad ne comporte aucun personnage (je ne dis pas : aucune figure), mais seulement des voix. Marlow, c’est manifeste, n’est qu’une voix : la voix du « récitant ». Ses auditeurs, eux, sur le pont du bateau (« nous », « je »), sont pratiquement aphones : ils écoutent. Les « personnages » que Marlow dit avoir rencontrés (le Russe, par exemple, ou la « fiancée » de Kurtz, à la fin de son récit), nous ne les connaissons que par ce qu’ils ont dit. Dans un oratorio (qui est probablement la forme véritable de cette œuvre, mais je ne peux pas m’y attarder ici), leur intervention donnerait lieu tout au plus à deux airs. C’est qu’en réalité tout est construit, délibérément, autour de l’opposition de deux voix : celle de l’indistincte « clameur » des sauvages (le chœur) et celle, bien entendu, de Kurtz – qui est bien, lui, la figure de ce mythe ou le héros de cette fiction.
Philippe Lacoue-Labarthe
(La réponse d'Ulysse et autres textes sur l'Occident ; textes réunis et présentés par Aristide Bianchi & Léonid Kharlamov ; Editions Lignes)
en quelques mots
Pour fêter les dix ans de sa réouverture, l’Opéra de Lille propose deux soirées d’anniversaire composées en diptyque.
En première partie de chaque soirée, la création d’un court opéra d’Helmut Oehring en version de concert, Orfeo14, rassemblera pour la première fois sur le plateau les deux ensembles en résidence à l’Opéra, Le Concert d’Astrée et Ictus, respectivement spécialisés dans le répertoire baroque et le répertoire contemporain. Ils fraterniseront au service d’une équipe de chanteurs de tout premier plan.
L’œuvre fondatrice de l’histoire de l’opéra, L’Orfeo de Monteverdi, y sera mixée par l’impertinent compositeur berlinois à une adaptation du Cœur des Ténèbres de Joseph Conrad - une plongée dans le désastre colonial dont s’était inspiré Coppola pour Apocalypse Now.
Cap aux Enfers, en un jeu de morphing entre baroque et contemporain.
En seconde partie, après la pause, dans un pur esprit de fête et de combat pour rire, Jean-François Sivadier sera l’arbitre d’un ring où rivalisent les deux ensembles, les Anciens et les Modernes, à la manière des Jugements d’Apollon du XVIIe siècle : qui donc est le plus digne de son art ? Vous ne pouvez oublier le Passé, semblent dire les uns ; vous n’avez pas le droit de mépriser le Présent, soutiennent les autres - et tous de s’affronter à coups de chefs d’oeuvre.
Organisé en trois rounds (Les Sonorités, Les Affects, Les Puissances), la Querelle mettra face à face Haendel et une création de Francesconi, opposera Caccini à Webern, pour culminer en un round de réconciliation (Les Goûts Réunis) par la grâce d’un irrésitible arrangement de Pour un Flirt par Oscar Strasnoy. Champagne !
sur helmut oehring
Helmut Oehring est né en 1961 à Berlin. Il a touché à tous les registres : l’opéra, les oeuvres d’orchestre, le théâtre musical (de nombreuses oeuvres mettant en scène des sourds-muets s’exprimant en langue des signes), et un grand nombre d’oeuvres de chambre. Ses dernières productions relisent les grands chefs d’oeuvre de la tradition classique en les brouillant savamment, comme dans les récents AscheMOND d’après The Fairy Queen d’Henry Purcell, ou dans SehnSuchtMEER d’après Le Vaisseau Fantôme de Richard Wagner.
signe et image
Né de deux parents sourds, Helmut Oehring eut pour langue maternelle le langage des signes. Aussi son monde musical est-il toujours systématiquement lié au signe et à la puissance de l’image. Oehring compose généralement face à un écran de télévision géant dont il coupe le son, qui lui renvoie le flux d’images torrentiel qui informe notre imaginaire collectif. Même ses oeuvres instrumentales ou chambristes, qu’il veut « aussi simples qu’un Lied de Schubert ou qu’une chanson de Bob Dylan », suggèrent inévitablement d’étranges scènes de films, burlesques ou morbides.
montage
Son univers musical est totalement imbibé de la vitesse de l’époque, la vitesse de l’accumulation des informations. On ne doit pas parler de la "forme" de cette musique, mais de son "montage" : à la manière de longs vidéo-clips, les partitions d’Oehring font défiler des clichés, des citations, des figures instantanées, qui se téléscopent l’un l’autre et sont chassés par les suivants.
double fond
Et puis, soudain, tout se détraque. C’est l’autre versant de son art : un essoufflement ou un bégaiement. Le flot enragé des images s’arrête, et une fenêtre s’ouvre sur un paysage de gel, de répétition et d’attente. On s’aperçoit alors que tout était perverti depuis le début : le piano était préparé, les instruments à cordes étaient accordés une quinte trop bas, et les échantillons déclenchés par le synthétiseur étaient enregistrés depuis un vieux poste de radio...
sur Orfeo14
parole et violence
Helmut Oehring : “ J’ai eu l’occasion de vivre, enfant, la manière avec laquelle la langue peut être guerrière, blessante, meurtrière, ...”. Cette déclaration de défiance vis-à-vis du verbe porte en elle-même, déjà, l’idée orphique d’une supériorité de la musique sur le langage. Mais elle consonne par ailleurs de manière troublante avec la description que fait Charles Marlow, le narrateur du Coeur des Ténèbres de Joseph Conrad, lorsqu’il décrit le fascinant et effroyable charisme de Kurz - l’une des grandes figures du Mal de la littérature européenne - un marchand colonial qui a établi son pouvoir au fin fond de la forêt congolaise, autour d’un culte tribal porté à sa propre personne. Marlow en dit ceci : «De tous ses dons, celui qui ressortait de façon prééminente, qui comportait le sens d'une présence réelle, c'était son aptitude verbale, ses paroles, le don d'expression, déconcertant, illuminant, le plus exalté et le plus méprisable (...) »
Objet d’études encore imparfaitement élucidé, considéré par la philosophe allemande Hannah Arendt comme le coup d’envoi du totalitarisme moderne, le colonialisme impitoyable déployé par Léopold II, roi des Belges, dans son empire du Congo, avait rendu malade ce témoin de premier plan qu’était l’écrivain anglais Joseph Conrad (1857 - 1924). Ecoeuré par le discours fallacieux sur le Bien et la Civilisation qui l’accompagnait et la justifiait, Conrad voyait en cette opération “la curée la plus abjecte qui ait jamais défiguré l’histoire de la conscience humaine”.
le traitement opératique du roman de Conrad
Sur un montage textuel de la librettiste Stefanie Wördemann, dans une version de concert mis en espace, Orfeo14 se réapproprie le thème classique de la Descente aux Enfers. Il se présente comme une étrange et bouleversante convocation d’un des plus beaux opéras de l’Histoire, qui est aussi l’un des premiers du genre, ruisselant de fraîcheur, dédié au combat de la musique et de la mort, soudainement confronté à une exploration au scalpel de la dureté humaine.
Dans un voyage parallèle à celui d’Orphée - doublement incarné, ici, par le ténor John Mark Ainsley et Tom Pauwels, notre guitariste (qui a laissé la lyre pour une guitare électrique...), le Capitaine Marlow (le contreténor Rodrigo Ferreira) plonge au coeur d’une parole trompeuse, empoisonnée à la source, et qui n’est autre que l’Enfer même.
Le stupéfiant performer vocal et contrebassiste Matthias Bauer, issu de la scène free berlinoise, prend sur lui toute la folie de Kurz, opaque icône du Mal. Christina Schoenfeld, actrice sourde-muette spécialisée en langue des signes, double la tendre Eurydice-Claycomb d’un ballet de gestes énigmatiques. Et les chefs des deux ensembles, Emmanuelle Haïm et François Deppe, de se renvoyer la balle dans un incessant jeu de mutations entre la suavité renaissante, déjà frémissante des premières lumières qui ont construit la grandeur de l’Europe, et les dissonances du monde d’aujourd’hui, abasourdi par le souvenir de ses mensonges.
GALLERY



CAST & CREDITS
- Joseph Conrad