Nerone (Clemens Gadenstätter)
Nerone (Clemens Gadenstätter)

À PROPOS DE NERONE
La lyre à la main, il chante Rome en proie aux flammes...
Bien que cette scène soit très vraisemblablement fictionnelle, elle a contribué à façonner une figure historique qui n’a rien perdu aujourd’hui de sa puissance d’impact : Néron, Empereur de Rome,54 — 68.
Conquérant avisé, sportif olympique et artiste aux talents multiples d’une part ; meurtrier, pyromane, antéchrist et mégalomane de l’autre... ce sont précisément les contrastes et les contradictions propres à la personnalité de ce « monstre sensible » qu’est Néron qui le rendent fascinant. Sans doute fonctionne-t-il comme un écran de projection aux ressources inépuisables : chacun a son Néron « à lui».
Dans sa pièce de théâtre, Clemens Gadenstätter vise le riche potentiel — et ses complications — qui peuvent naître de ces interprétations conflictuelles. Ici, Néron est à la fois lui-même et ses représentations, il est empereur et artiste au même moment, au même endroit. « La scène » n’est pas que le cadre de ce Nerone, elle en est aussi bien le sujet. Au-delà de l’espace théâtral, Gadenstätter étend ce cadre à la perception et à l’expérience quotidienne contemporaine. Au-delà de la sphère de la « pièce » représentative, il devient un espace ambigu d’action et de drame, fluctuant constamment entre vérité et semblant, entre factuel et narratif.
Étant donné que nous évoluons simultanément dans différentes sphères sociales, les rôles, les fonctions et l’adaptation mimétique à nos environnements font, depuis longtemps, partie intégrante de la condition humaine. Pour relever le défi de cet engagement total, nous devons faire preuve d’une certaine volonté de « dédoublement de personnalité ». Nous sommes tout aussi réels que virtuels, nous agissons autant en direct qu’au travers de médiatisations. Dans Nerone, la figure historique de l’empereur devient le symbole de cet « art de la métamorphose ». Au fil de quatre « actes dramatiques », différentes constellations de ce jeu d’illusion identitaire sont explorées. Néron apparaît dans des contextes variés : acteur jouant le rôle de l’empereur, olympien abusant des jeux nobles pour s’auto-glorifier, observateur du Grand incendie de Rome et statue du gardien pétrifié de la Maison dorée.
La scène de l’incendie en particulier permet à Clemens Gadenstätter d’introduire les thèmes liés à l’identité, à la réalité et à la fiction qu’il développera ensuite tout au long de la pièce. Le Grand incendie de Rome est mis en scène selon différentes perspectives – Néron observant la ville en feu, Néron écrivant un poème épique sur l’incendie de Troie en guise d’allégorie, et enfin, la perception des citoyens romains en proie au feu bien réel. Les trois versions de cette scène apparaissent simultanément – en tant qu’objet esthétique, allégorie et réalité brutale. Nerone est une pièce qui ne cesse d’ébranler les frontières. Au premier abord, rien n’est clair ou réductible à une interprétation unique. En revanche, chaque action renvoie toujours à une autre.
L’idée centrale est au fond celle-ci : l’espace configure l’action qui s’y déroule, mais d’autre part, il est lui-même reconfiguré par chacune de ces actions. Ce bouclage ouvre de multiples possibilités d’intégration – de musique et de son, de langage (texte et narration), d’images et de film. Aucun élément n’est isolé mais fait toujours partie d’un réseau d’interactions. Dans Nerone, Gadenstätter crée des situations musicales et théâtrales lui permettant de donner des formes aussi diverses que possible à son projet esthétique majeur : rendre sensibles les qualités sémantiques de la musique. Le spectateur est soumis à un flux de perceptions hétérogènes, et par là constamment convoqué à adopter de nouveaux points de vue. Néron est un point fixe et fugace. Il conquiert le public et l’intègre à sa mise en scène imprévisible. « Nerone, explique Clemens Gadenstätter, est un moyen de présenter à la fois le théâtre dans le théâtre et la réalité terrifiante de notre monde moderne. »
quatre scènes-clés
1
Néron, un acteur qui imite l’Empereur. Le public agit en tant que public, mais est simultanément soumis aux décisions de l’empereur (ou de se représentation sur l’écran). Brutalité et impossibilité d’échapper à la confusion entre représentation et réalité. Que se passe-t-il lorsque l’existence et l’illusion sont déclarées égales en valeur ?
2
Les Jeux olympiques, tous remportés par Néron ! Si Néron n’est pas un novice dans les disciplines requises, il n’est pas non plus un « Olympien » à proprement parler. La corruption lui permet de créer une situation dans laquelle le rituel des tournois est transformé en démonstration de pouvoir réel et de folie divine. Le rituel sportif, dont l’objectif est de renforcer le prestige social et politique, cherche ici à se positionner à un niveau de réalité supérieur à celui du pouvoir politique — dont le « semblant » est admis comme tel. Le tournoi est reconstitué sur base d’un script où Néron, sans le savoir, se ridiculise : dans cette cette imitation, le rituel sacré d’affirmation de puissance devient une arlequinade dans laquelle l’empereur, se représentant lui-même, tue de vrais êtres humains. En termes structurels, cet épisode de tournoi opposera le musicien « mécanique » aux musiciens de l’ensemble, et sera toujours remporté par le musicien mécanique.
3
Rome en feu — De manière perverse, cet événement est transformé par Néron en une pièce de théâtre dans laquelle il chante son propre poème épique sur l’incendie de Troie en regardant, de loin, la ville brûler. Il établit un lien entre la représentation de cet événement dans l’Iliade et l’incendie de Rome, ce qui lui permet d’ouvrir un espace d’inauthenticité totale. Dans cet espace, il voit le drame se dérouler devant ses propres yeux comme s’il s’agissait d’une « fiction réelle » : il a lui-même mis ce spectacle en scène. Les décisions de Néron portant sur la reconstruction de la ville après l’incendie rendent évidente la présence de deux niveaux de réalité : des mesures sophistiquées de protection contre le feu doivent protéger sa « Maison dorée », qui accueillera ses prochaines pièces et événements. Elle forme la scène, le décor dans lequel il va continuer à vivre. Le Grand incendie de Rome est mis en scène sous différentes perspectives – Néron observant la ville en feu, Néron écrivant un poème épique sur l’incendie de Troie en guise d’allégorie à celui de Rome, et enfin, la perception des citoyens romains en proie au feu bien réel.
4
La « Maison dorée » de Néron, conçue comme un théâtre
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Les parcs sont ici conçus comme des « parcs d’attraction » pour les citoyens romains. Au centre, Néron est représenté dans sa « nudité divine » par un colosse de 40 mètres de haut. L’environnement de vie devient une scène. Et l’espace devient un objet artistique : la maison comme lieu accueillant différents espaces sociaux, permettant divers usages (villa d’empereur, parc d’attraction…) et comme objet purement esthétique.
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