MITRA
MITRA

EN BREF
MITRA
est un projet hybride à l’intersection de l’opéra, du cinéma documentaire et de l’installation.
En 60 minutes et sur deux écrans, il présente le combat de personnages réels vivant en Iran et en France, aux prises avec la machinerie psychiatrique. Une femme et quelques amis, quelques amies, se battent solidairement et à distance, par la seule force des mots échangés par e-mails, pour échapper à l’écrasement. Leur vérité, cependant, ne trouve sa juste formulation que par son passage à la fiction et à la musique.
MITRA
fait l’objet d’une version scénique (que présente ce texte) et d’un long-métrage documentaire, différent dans sa durée comme dans son mode narratif.
MITRA
est le prénom d’une psychanalyste de Téhéran, Mitra Kadivar, dont les démêlés avec la psychiatrie iranienne ont récemment défrayé la chronique. Au-delà de l’actualité, c’est l’intensité du courage de Mitra, l’intraitable singularité de ses prises de position, la beauté quasi antique de son visage marqué par les épreuves qui sont le cœur battant du projet. Cette intensité, cette singularité, cette beauté permettent de renouer, sur une étroite ligne de crête entre documentaire et fiction — et en musique ! — avec une certaine figure tragique de l’héroïsme féminin.
Le projet tourne autour d’un centre brûlant : la souffrance psychique et l’internement psychiatrique. En constellation autour de ce noyau :
–la détermination et la solitude d’une femme rebelle ;
–les solidarités soudaines et en réseau, toute distance abolie ;
–et puis les voix — ces voix qui tourbillonnent en essaims (le chœur des psychiatres, le chœur des étudiants, le chœur des patients) ;
–et enfin des espaces : le théâtre, l’opéra, l’hôpital psychiatrique, lieux de déploiement des passions.
NOTES SUR "MITRA"
par Jorge León
Le point de départ
Ce projet est né d’une découverte déterminante, faite sur Internet : la publication d’e-mails échangés entre Mitra Kadivar, psychiatre et psychanalyste iranienne, et Jacques-Alain Miller, psychanalyste d’envergure internationale, ancien président de l’Association Mondiale de Psychanalyse, gendre de Jacques Lacan et responsable de la publication de ses séminaires.
Datant de 2012, ces e-mails échangés entre Paris et Téhéran me semblent soulever des questions sociétales et éthiques primordiales. Il y est question de la survie d’une femme prise dans les rouages d’un système médico-juridique dont elle tente de s’extraire. En proposant une interprétation de ces échanges, je tente d’explorer l’essence des enjeux sociaux et politiques qui émanent de ce récit, en soulignant leur dimension éthique et mythique.
Dans cette perspective, l’idée m’est venue de faire de ses e-mails un livret d’opéra, que j’écris actuellement en collaboration avec Isabelle Dumont, dramaturge, et dont Eva Reiter et George van Dam composent la musique.
À l’occasion de deux résidences d’écriture à la Fondation Camargo de Cassis, partenaire du projet, nous avons eu l’occasion de découvrir le Centre Hospitalier Montperrin d’Aix-en-Provence, lieu incroyable et complexe à vocation psychiatrique, offrant une résonance évidente avec l’histoire de Mitra.
En particulier, les rencontres avec les résidents du Centre ont été d’une telle intensité qu’il est devenu impossible de penser l’opéra indépendamment de son processus de création. D’où la nécessité de croiser plusieurs formes et de jouer de la multiplicité des approches pour cerner au plus près ce que le réel actuel déploie quant à la souffrance psychique et à l’enfermement. Car qu’en est-il de l’état de la psychiatrie, notamment en Occident ? Ce projet doit permettre de porter un regard sur nos institutions psychiatriques et d’entrer en contact avec celles et ceux qui, pour des raisons diverses, sont provisoirement ou définitivement hors norme, écartés d’une société qui peine à trouver une juste place pour les êtres en souffrance psychique.
L’histoire
C’est sur le site lacanquotidien.fr que j’ai découvert la correspondance e-mail entre Jacques-Alain Miller et Mitra Kadivar. Elle a débuté le 12 décembre 2012 et s’est terminée le 8 février 2013, quelques jours avant qu’une pétition soit lancée par Miller lui-même et intitulée : « SOS Mitra ». Ce document portait le titre « On nous écrit de Téhéran / Autour de Mitra Kadivar ».
L’histoire pourrait se résumer ainsi :
Mitra Kadivar est une psychiatre et psychanalyste iranienne formée en France. De retour à Téhéran, elle fonde une école de psychanalyse et envisage de transformer son logement privé en centre d’accueil pour toxicomanes. Ses voisins ne l’entendent pas ainsi et portent plainte contre elle, arguant de sa folie : ses comportements sont étranges et elle prétend être constamment dérangée par le bruit d’un enfant imaginaire qui court à l’étage supérieur.
Internée et diagnostiquée comme psychotique, Mitra finit par subir un traitement par injections médicamenteuses. Alerté par une série d’e-mails échangés avec elle, Jacques-Alain Miller tente, depuis la France, de lui venir en aide. Lorsqu’elle est internée et que les psychiatres iraniens lui interdisent l’accès à Internet, ce sont ses étudiants qui prennent le relais de la correspondance avec Miller : ils lui donnent des nouvelles de Mitra et relatent leurs efforts pour l’innocenter des charges portées contre elle. Les échanges électroniques épistolaires font alors chœur. Une pétition pour libérer Mitra est lancée depuis la France et elle est libérée.
Remarques dramaturgiques
Entendre ce que chante le réel
La forme – le récit structuré par l’envoi d’e-mails – m’a séduit car elle installe en 160 messages envoyés en deux mois de temps, un rapport à la durée et à l’action très tangible. D’autre part, la dimension virtuelle de la correspondance électronique induit une forme d’immatérialité propice à sa mise en musique, transcende les localisations et les distances géographiques pour se déployer dans un espace-temps différent, déterritorialisé et instantané, ce qui m’a permis d’envisager la possible transformation de cette histoire vraie en œuvre artistique singulière : un ciné-opéra documentaire.
L’écriture opératique a la particularité de densifier le récit, tout en amplifiant la dimension dramatique des voix. La voix de Mitra se met à résonner et ce qui était au départ de l’ordre d’un échange privé, d’un appel au secours intime, se tisse sur la toile et se déploie peu à peu dans la sphère publique pour être amplifié à nouveau à travers la puissance du chant lyrique. Ce qui m’intéresse avant tout dans le
passage au ciné-opéra documentaire, c’est de dépasser le présent de l'événement pour lui donner une portée universelle, jusqu’à le déployer dans l’intemporel du mythe. De transformer un document prosaïque, une correspondance sur le net, en livret lyrique. De prolonger la portée des mots par l’amplitude du chant opératique.
On dit de Mitra qu’elle entend des voix. Mitra, elle, veut se faire entendre. Miller l’écoute, hausse parfois le ton, essaie de moduler ses cris de révolte. Les psychiatres iraniens forment un chœur d’où se détache la voix d’un professeur en charge du « cas Mitra ». Les étudiants forment un autre chœur, un écho lointain de Mitra quand celle-ci est rendue muette et son corps englouti par le corps médical. Et à mesure qu’elle disparaît, sa voix est amplifiée jusqu’à atteindre une amplification ultime symbolisée par l’ensemble des signataires de la pétition pour sa libération.
Les artistes au travail
En parallèle de l’histoire de Mitra, il s’agit pour moi de montrer des artistes au travail, c’est-à-dire en cours d’écriture, de répétition ou d’enregistrement de l’œuvre lyrique, mais aussi dans des moments de réflexion et de discussion quant à l’histoire de Mitra et sa représentation : les échanges entre les compositeurs, le scénographe, les chanteurs, les musiciens...
Et selon différentes modalités : filmés au moment même de la création — qui à faire se confronter sur scène les deux versions (image / corps). Au cœur de ce travail de création ainsi documenté se trouve la rencontre entre ces artistes et la réalité d’une institution psychiatrique, à travers une collaboration avec des patients.
Au cours d’ateliers menés au sein du Centre Montperrin, je désire amener les résidents (et leurs soignants) à entrer en contact avec le drame de Mitra, filmer leur réaction, accompagner leurs émois à l’heure de chanter les SOS de Mitra mise en musique… Les personnes qui participent à ces ateliers sont psychologiquement fragiles, la plupart ont été diagnostiquées comme psychotiques et sont suivies médicalement. Ces ateliers leur permettront d’explorer des pans de leur vie émotionnelle à travers la voix. Cette expérience artistique commune ouvrira un espace qui permette d’entendre les voix du réel autrement que selon l’approche documentaire habituelle - puis à transporter cette expression lyrique du réel sur la scène.
Events Unfolding : la version scénique du projet
Le document que j’ai découvert sur le net et qui sert de matrice à ce projet est intitulé
« On nous écrit de Téhéran ». Cependant la page 7 de ce même document révèle un second titre : « Events Unfolding » que l’on traduira par« Les événements se déploient ». C’est exactement ce déploiement des événements dont il sera question pour la version scénique du projet.
Un groupe de gens s’affaire sur différents pans d’un plateau plongé dans un capharnaüm constitué de bribes de décors, de costumes à moitié confectionnés, d’instruments de musique, d’ordinateurs, d’éléments de machineries en tous genres... Ils sont chanteurs, acteurs, régisseurs, musiciens, monteur de cinéma, scénographe, metteur en scène. Ils travaillent tous à tenter de donner une forme à la réalité que ces e-mails révèlent.
La forme : documenter le réel sur scène
C’est donc l’histoire d’une femme, résidant à Téhéran, qui lance un appel à l’aide à un homme, résidant à Paris. Si je tente d’analyser les raisons qui me poussent à porter ce projet, je réalise que cette histoire, au départ, ne contient pas d’images, elle en suggère.
La relation qui se tisse entre les protagonistes se déroule par écrans d’ordinateur interposés, à travers des mots, uniquement. Ce constat m’a particulièrement frappé au moment où Miller envoie un e-mail demandant un portrait de Mitra. La question de l’image, du visage de Mitra a alors surgi. « Mitra, quel corps ? » Cette énigme a résonné d’autant plus puissamment que ce corps disparaît réellement, occulté par l’institution psychiatrique qui l’enferme. Cette immatérialité des échanges digitaux, confrontée à la réalité d’un corps en danger a imposé en moi la quête d’images.
Nous retrouverons donc des écrans — qui alertent, informent, rassurent, indignent, émeuvent. Ces écrans seront les supports à la médiation nécessaire pour extraire Mitra Kadivar du cauchemar qu’elle traverse. Ils seront aussi une zone de frottement, comme une interface, entre le réel (à l’extérieur) et la travail de sa représentation (sur scène). Par un effet de mise en abyme, le dispositif consistera donc à mettre en question la possibilité de documenter le réel sur scène, tout en déployant à proprement parler un processus de création, avec ses doutes, ses fulgurances, ses impasses et révélations.
Ces écrans diffuseront également des images du film documentaire auquel je travaille parallèlement. Le réel viendra, par écrans interposés, s’immiscer au cœur de l’espace symbolique délimité par le plateau. Ce réel prendra également la forme d’images d’archives, de témoignages, d’images filmées à Téhéran, chez Mitra, dans l’espace privé auquel elle fut arrachée le 24 décembre 2012. Si bien que se posera la question : où se trouve le réel ? Plutôt du côté des images documentaires, tirées de l’exploration de la réalité – mais qui ne sont que des images ? Ou bien du côté des acteurs, des chanteurs, de la fiction ?
Mise en scène | Dispositif scénique
Deux écrans d’une base de +-8m / 4,5m de haut dessineront un angle à l’intérieur duquel les spectateurs auront la possibilité de se déplacer et de s’installer. Le sol sera recouvert de tapis dont les motifs évoqueront, tout en la transformant, l’esthétique de la tapisserie persane. Le spectateur pourra s’allonger sur ces tapis s’il le souhaite ou s’asseoir sur des sièges ou banquettes dessinés de façon à s’intégrer aux motifs du sol.
Afin d’agir en écho à cet échange entre deux psychanalystes, deux compositeurs, une femme et un homme, prennent en charge la composition d’un livret inspiré des échanges de mails. Mon choix s’est naturellement porté sur Eva Reiter et George van Dam, tous deux membres d’Ictus et compositeurs passionnés. Eva composera pour les solistes et assurera la continuité narrative du livret, George van Dam écrira pour le chœur. Ces deux « voix » artistiques dialogueront et s’enchevêtreront pour produire des textures rarement entendues.
Afin de donner une voix lyrique à Mitra Kadivar et Jacques Alain-Miller, notre choix s’est porté sur Claron Mc Fadden, magnifique chanteuse à la renommée mondiale, familière non seulement du répertoire opératique mais aussi de la musique contemporaine et ouverts à de nouvelles expériences vocales.
Il est indispensable que l’espace nous apparaisse accueillant, à l’instar des salons de musique d’antan. Dans ce contexte, les écrans qui seront à la fois surfaces lumineuses et écrans de projections d’images fixes ou en mouvement définiront les parois d’une pièce dont la nature variera en fonction des images projetées (chambre d’isolement, chambre anéchoïque, studio d’enregistrement, chambre d’hôpital…).
Ces écrans, aux proportions identiques à celles d’un ordinateur, feront également office d’écrans sur lesquels textes et e-mails viendront s’inscrire. Ils définiront également une fenêtre vers un ailleurs tel que l’Iran.
Les échanges nourris depuis plus d’un an avec Ictus et Christian Sébille m’ont incité à radicaliser le dispositif d’écoute de la musique et, progressivement, il m’est apparu essentiel de me rapprocher de cette dimension immatérielle des échanges de mails en l’appliquant à l’immatérialité de la musique. Cette logique m’amène à privilégier une spatialisation du son pour laquelle je bénéficierai de l’expertise du GMEM. Il n’y aura donc pas de musiciens sur scène, les voix et musiques seront pré-enregistrées et mixées dans ce nouveau lieu au cœur de la Friche.
Cependant, Mitra en tant que présence physique devrait apparaître au spectateur, il est donc prévu que Claron Mc Fadden s’immisce dans l’espace scénique pour interpréter deux arias de quelques minutes. Son intervention fulgurante devrait produire l’effet d’une hallucination chez le spectateur.
Jorge León, 2016
JORGE LEON
Jorge León est né à Charleroi (Belgique) en 1967.
Etudes
Etudes à l’Institut National Supérieur des Arts du Spectacle de Bruxelles, dans la section Image. Il a été professeur associé à cet Institut pour les années 1995, 1996, 1997, 2014 et 2015.
Mises en scène et dramaturgie
dans le domaine du théâtre et de la danse, en collaboration avec Simone Aughterlony :
UNI*FORM , 2015 Zürich ; Deserve 2010, KunstenFestivaldesarts, Bruxelles ; Between Amateurs, 2006 ;
Tonic , 2007 ; We need To Talk, 2011.
Opérateur et cadreur | Sélection de films :
❖L’été avec Anton de Jasna Krajinovic, 2011. Grand prix du Jury, mention spéciale du jury étudiant, prix des lycéens et apprentis au festivals du film des droits de l’homme, Paris 2013
❖La Chambre de Damien de Jasna Krajinovic, 2007. Prix Etoile de la Scam 2009 ❖Los Nietos de Marie-Paule Jeunhomme, 2007
Réalisateur (sélection)
❖Before We Go, 2014. Prix de la Critique Internationale à IndieLisboa 2015. Étoiles de la Scam 2015. Prix Scam/SACD du meilleur documentaire 2014. Première mondiale : FIDMarseille juillet 2014 (Compétition internationale, deux prix). Sortie nationale en France à l’automne 2015
❖Vous êtes Servis, 2010. Cinéma du Réel, Paris, France, Mars 2010. Mention spéciale du jury des bibliothèques. Festival International du Film d’Environnement, Paris, France, Novembre 2010. Prix spécial du jury Filmer le Travail, Poitiers, France, Février 2011. Prix « restitution du travail »
I’ve seen films, International Film Festival, Milan, Octobre 2010. Plus de vingt sélections en festivals. ❖10min. [vidéo 19 min, 2009]. Ciné Festival, Huesca, Espagne, 2009. Prix du meilleur documentaire sélection court DocLisboa, Portugal, 2009. Prix du meilleur documentaire sélection court
Leeds Film Festival, Grande-Bretagne, 2009. Grand prix du jury et Meilleur film Curtocircuito Santiago de Compostella, Octobre 2009. Plus de vingt sélections en festivals
❖Between Two Chairs [vidéo, 15 min, 2007]
Vidéo programmée dans divers festivals de théâtre, dont le Kaai-Theatre (Bruxelles), Volksbühne (Berlin), Stuk (Leuven)...
GALLERY



CAST & CREDITS
- Eva Reiter
- George van Dam
- Gerrit Nulens, percussion
- George van Dam, violin
- Eva Reiter, Paetzold recorder, bass viol
- Georges-Elie Octors, musical supervision
- Polina Bogdanova, coach
- Hanna Al Bender, sopranos
- Gwendoline Blondeel, sopranos
- Raphaële Nsunda Nluti, mezzo-soprano
- Logan Lopez Gonzalez, countertenor
- Pierre Derhet, tenor
- Kamil Ben Hsain Lachiri, baritone
- Isabelle Dumont, Dramaturgy
- Thibaut Van Craenenbroeck, Stage design & costumes
- Aliocha Van der Avoort, Video editing
- Peter Quaesters, Light design and technical direction

