An Index of Metals (Fausto Romitelli, Paolo Pachini)
An Index of Metals (Fausto Romitelli, Paolo Pachini)

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*On peut donc, sans se contredire, soutenir également :
-soit que les âmes sont semées dans la génération, qu'elles descendent ici-bas pour la perfection de l'univers;
-soit qu'elles sont renfermées dans une caverne par suite d'une punition divine, que leur chute est à la fois un effet de leur volonté et de la nécessité (car la nécessité n'exclut pas la volonté), qu'elles sont dans le mal tant qu'elles sont dans des corps;
-soit, comme le fait Empédocle, qu'elles se sont éloignées de Dieu et égarées, qu'elles ont commis une faute qu'elles expient;
-soit, comme le fait Héraclite, que le repos consiste dans la fuite, que la descente des âmes n'est ni tout à fait volontaire, ni tout à fait involontaire.*
*En effet, ce n'est jamais volontairement qu'un être déchoit; mais, comme c'est par son mouvement propre qu'il s'abaisse aux choses inférieures et qu'il arrive à une condition moins heureuse,
on dit qu'il porte la peine de sa conduite.*
Plotin, Les Ennéades - Ennéade IV, Livre VIII
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Dies Irae
_An Index of Metals_, « vidéo-opéra », est la dernière oeuvre écrite par Fauto Romitelli. Il y mit la double barre quelques semaines avant la première représentation, à l’automne 2003, soit un peu moins d’un an avant sa mort.
Avait-il pressenti que cette oeuvre serait sa dernière ? La pudeur interdit de prendre la question à bras-le-corps. L’un des musicologues les plus proches de l’oeuvre romitellienne, Alessando Arbo, s’est pourtant permis d’approcher délicatement ce tabou et de soulever, au sujet d’_An Index of Metals,_ la question troublante de « la dernière oeuvre » comme geste singulier et paradoxal, à la fois novateur et mélancolique (1). Habitée par l’urgence de réaliser l’inaccompli, débarrassée de toute inhibition — mais tout autant hantée par un besoin de récapituler le passé et marquée des stigmates de la fatigue, il arrive que l’oeuvre ultime d’un artiste donne « le sentiment de n’être ni à sa place ni dans son temps », comme l’écrivait Edward Saïd (2) (out of place and out of time). Son geste brisé offre alors à ceux qui restent une énigme à la vibration particulière, plus troublante peut-être que les oeuvres de jeunesse, qui portaient naguère le désir optimiste d’en découdre avec le monde.
L’étrange désignation de cet ouvrage comme « vidéo-opéra » — alors qu’il ne correspond en rien aux canons élémentaires d’un opéra, même d’un point de vue « moderniste » — est le premier symptôme d’une oeuvre à la place incertaine. Ce terme hybride a surgi très tard dans le processus créatif, pour remplacer le sous-titre initialement choisi par Romitelli pour désigner son projet : « rave party » — une expression qui défrayait alors la chronique journalistique. La note d’intention initiale, qui fut par la suite sévèrement corrigée, témoignait d’une exaltation particulièrement provocante, évoquant l'effet d'annonce d'un manifeste esthétique. On pouvait y lire ce mot d’ordre: « Écouter de manière émotive pour se plonger dans une situation de quasi-danger, proche de la violation de l’intégrité physique ». On apprenait que l’œuvre devait se donner « dans une zone autonome et hermétiquement isolée de l’espace-temps environnant, dans laquelle on célébrera le rite initiatique d’immersion », et que l’on y violenterait l’auditeur par « la dérive constante vers des densités plus intenables ».
Le spectateur en jugera : l’écart entre le projet et sa mise en œuvre est plutôt énorme. La démesure de départ n’est certes pas congédiée : l’orchestration est brûlante et plus intensément électrique que dans aucune oeuvre précédente, dominée par un groupe « continuo » d’un nouveau genre assuré par le trio basse - guitare - claviers. L’oeuvre est organisée en « chants », séparés par des intermezzi électroniques empruntés au groupe finlandais de techno expérimentale Pan Sonic. Le rappel étonnamment obstiné de la tonique de _ré_ tout au long de l’oeuvre, parfois dans une couleur brutalement _hard rock_ dont Romitelli s’était jusque là tenu à distance, témoigne d’un dédain définitif pour toute question de « bon goût », et d’une prise en charge des expressions sonores les plus violentes de la pop culture.
Mais il faut l’admettre : les trois écrans vidéo bien alignés, l’écriture homorythmique des bois, les lignes vocales inaccessibles à une chanteuse sans formation classique, le mixage raffiné qu’exige une orchestration précieuse… toute l’oeuvre appelle une écoute de concert et une concentration mélomane, qui éloignent incontestablement _An Index of Metals_ des pratiques d’écoute immersives, autant que de la redéfinition de la musique comme pur processus vibratoire, devenue courante dans les milieux de la _noise_ — et que suggérait pourtant la note d’intention.
De quoi nous parle _An Index of Metals_ ? Cette question ouvre une déchirure plus étonnante encore. Le titre — choisi par le compositeur — tout autant que les vidéos de Paolo Pachini, en appellent à une glorification énergique du monde matériel. Ils évoquent l’esprit des expérimentations futuristes des années 1910 : une « symphonie des métaux », pourrait-on dire, une orgie synesthésique de sons et de lumières. Le beau poème commandé à Kenka Lèkovich en guise de livret, par contre, ne répond en rien à ce dynamisme hédoniste. L’écrivaine y déploie plutôt une longue méditation à partir d’une toile de _pop art_ peinte en 1963 par Roy Lichstenstein, _Drowning Girl_, représentant une jeune femme en pleurs en train de se noyer : une plongée trouble en eau profonde, auquelle la musique de Romitelli choisit délibérément de s’identifier. Toute la texture musicale, en effet, est habitée par le figuralisme de la chute. La géniale ouverture de l’oeuvre donne le ton : l’échantillon d’un morceau de Pink Floyd est stoppé après quelques secondes par la main d’un invisible DJ — créant un glissando vers le bas jusqu’à l’arrêt complet du son (à peine commencé, _ça rate_). Cela se poursuit avec le _Premier Chant_, accompagné tout du long par un long glissando électronique à peine audible, ombre sinistre et entêtée qui colore les harmonies de l’orgue Hammond d’une lente réverbération déclinante (3). Et cela ne s’arrêtera plus : toute l’oeuvre valorise les phrases plongeantes et les spirales harmoniques descendantes. Il est rare, peut-être même unique, qu’une oeuvre musicale ait manifesté une telle obsession de la Chute.
La _coda_ de l’oeuvre, qui n’est rien d’autre qu’une amplification du célèbre solo de guitare électrique composé par Romitelli en 2002, _Trash TV Trance_, est l’occasion d’un bouleversant coup de théâtre : musique et vidéo s’ajustent soudain dans un vertige enragé. Ce sont là les dernières mesures que le compositeur a signées alors qu’il luttait déjà contre sa propre fin, sorte de _Dies Irae_ matérialiste d’un humour proprement atroce — lorsque la vidéo de Paolo Pachini met en scène un tournoiement d’ordures multicolores capturées dans un incinérateur à déchets, semblant parodier le texte de la Genèse :
_... car tu es ordure et tu retourneras ordure_.
« L’acte ne réussit jamais si bien qu'à rater », écrivait Jacques Lacan. En voulant briser toutes les normes du concert, Romitelli produisit la musique de concert la plus pure qui soit. Lui qui prétendait chanter la turbulence de la vie matérielle, il signa finalement un impitoyable requiem, qui dit inlassablement la disgrâce de toutes choses. « Ni à sa place ni dans son temps », écartelée entre héroïsme et épuisement, _An Index of Metals_ offrait bien tous les indices de « l'oeuvre ultime » selon Edward Saïd. Et, pour notre inconsolable tristesse, elle le fut.
JL Plouvier
pour le livre-programme du festival Milano Musica 2014
(voir aussi : notes sur Professor Bad Trip)
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(1) Alessandro Arbo : Journal d’un très mauvais, sublime voyage dans la matière.Sur “An Index of Metals” de Fausto Romitelli, 2005
(2) Edward Said : « Du style tardif », Actes Sud, Paris, 2012
(3) La réalisation de l’électronique est dûe à Paolo Pachini, dont l’importance dans l’élaboration de l’oeuvre ne saurait être surestimée.
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LIENS
AUDIO
Audio : An Index of Metals
Audio : Professor Bad Trip
LIENS DIVERS
Various links on the Ictus site : >here
OPENING CONCERT MILANO MUSICA
Romitelli on the website of Milano Musica
TEXTES
Original lyrics by Kenka Lèkovich + French and German translation
PDF : the CD booklet of An Index of Metals
Fausto Romitelli : Eloge funèbre, sur notre blog
Martin Kaltenecker : Aux Aguets
Eric Denut : A Short Index (essay)
Jean-Luc Plouvier, "Chute libre : souvenir et remarques sur mon travail avec Fausto Romitelli", Revue Circuit, Volume 24
EXTRAIT DE PARTITION
Excerpt from the main score : Hellucination I - Drowning Girl (preview)
GALLERY



CAST & CREDITS
- Georges-Elie Octors, Ictus
- Paolo Pachini, Conception
- Kenka Lèkovich, Text
- Paolo Pachini, Video
- Leonardo Romoli, Video
- Chryssi Dimitriou
- Sylvain Devaux
- Dirk Descheemaeker
- Igor Semenoff
- Gerrit Nulens
- Tom Pauwels
- Hugo Abraham
- Jean-Luc Plouvier



