Labyrinth Ligeti
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György Ligeti (1923 - 2006) aimait la géométrie comme Lewis Carroll la logique, ou Borges la métaphysique : pour ses possibilités de fiction. Après les _"réseaux flottants"_ des années 60,_"mouillés, gélatineux, fibreux_ (comme il l'écrit), qui avaient tant impressionné Stanley Kubrick, l'oeuvre de Ligeti prend à la fin des années 70 un nouveau tour : le compositeur simule des mécaniques de précision, machines polyrythmiques qui se dérèglent et s'emballent jusqu'au point où_ "la musique se perfore_ en ouvrant sur un monde d'images fantastiques. Surabondance de ruses rythmiques, de chausse-trapes, de trompe-l'oreille - pour un seul projet : _"abolir le temps"._
György Ligeti, 1923-2006
quelques points de repères
György Ligeti, compositeur autrichien d'origine hongroise, est né en 1923 à Dicsöszentmarton, Roumanie (Transylvanie), d'une famille juive; son père et son frère ont tous deux été déportés et tués à Auschwitz. Avant son exil en Occident, la musique de Ligeti est marqué par l'influence de Béla Bartòk, non sans qu'y pointe une voix personnelle teintée d'humour stravinskien. En témoignage de cette première période, on peut épingler la _Musica Ricercata_, onze pièces aphoristiques pour piano (1953), et sa partielle adaptation pour quintette à vent, les _Six Bagatelles_, que l'on entendra ce soir lors du dernier concert.
Lors de l'insurrection de Budapest de 1956, en l'espace de deux semaines, la radio hongroise libérée de la censure fait découvrir au jeune homme la musique moderne occidentale la plus récente (celle de Stockhausen, notamment, qui le fascine). Suite à la répression stalinienne, György Ligeti fuit la Hongrie et rejoint le cercle des compositeurs fraîchement découverts : en 1957-1958, il travaille à Cologne dans la proximité de Stockhausen, au Studio de Musique électronique de la Radio (WDR), et s'y lie d'amitié avec Pierre Boulez, Luciano Berio, Mauricio Kagel.
Ligeti abandonne rapidement (et pour toujours) les expériences de musique électronique, qui auront néanmoins marqué en profondeur sa conception du timbre instrumental et de sa plasticité. Il se tourne vers l'orchestre : avec ses premières oeuvres symphoniques, _Apparitions_ (1959) et _Atmosphères_ (1961), le compositeur développe un style musical nouveau et personnel, d'une réception assez aisée, caractérisé par une polyphonie dense et des formes statiques; ce qui le place en "exception interne" par rapport au cercle moderniste sériel (Anne Boissière le compare à Mahler, qui gardait ses distances avec le chromatisme wagnérien, sans s'y opposer pour autant). Ce style s'affine et s'accomplit dans le _Requiem_ (1963-1965), _Lontano_ (1967). En 1968, le film de Stanley Kubrick, _2001 L'Odyssée de l'Espace_, qui utilise de longs extraits d'_Atmosphères_, de _Lux Aeterna_, du _Requiem_, révèle au grand public cette musique contemplative d'un genre inouï.
L'oeuvre de Ligeti n'est pas pour autant strictement homogène. Retour en arrière : le compositeur créait la surprise en 1963 avec l'oeuvre de théâtre musical _Aventures_, d'inspiration primitiviste-dadaïste, sorte de "comédie de affects" exprimés par des phonèmes. Par opposition aux transitions continues d'_Atmosphères_, Ligeti adoptait provisoirement là un “style haché” où domine l'insolite, le grotesque, voire l'obscène. Cette dimension transgressive se retrouvera plus tard dans son opéra _Le Grand Macabre _(créé en 1978), d'après Michel de Ghelderode, noir tourbillon de grinçantes parodies musicales, et l'un des rares _opera buffa_ du XXème siècle. On entendra ce soir un _medley_ de trois airs pour soprano tirés de cette oeuvre et arrangés pour ensemble de chambre dans les _Mysteries of The Macabre_, au concert de 21.30.
Après _Lontano_, viennent les oeuvres qui le font connaître plus largement aux mélomanes, notamment le deuxième _Quatuor à cordes _(1968); le génial _Kammerkonzert_ (1969) - donné ce soir au grand concert de 20.00; _Clocks and Clouds _(1973), pour douze voix de femmes et orchestre, où les textures polyphoniques en métamorphose se mêlent à un maniement du rythme ludique et obsédant, sous l'emblème du "mécanisme déréglé".
A partir de 1982, avec son _Trio_ pour cor, violon et piano (concert de 18.00) suivi des _Etudes_ pour piano (concert de 22.30) et d'une série de concertos (pour piano, 1988, voir le concert de 21.30; pour violon, 1992; pour cor, 1999), Ligeti défie le "style moderne", dont il estime qu'il s'est figé en poncif. Le dernier Ligeti s'impose essentiellement comme un art de la vitesse, de l'illusion et de la synthèse. L'énergie rythmique y rivalise avec quelques déchirants _lamentos_. Musiques ethniques, polyphonie du XIVème, allusions aux mathématiques fractales de Benoît Mandelbrot, se mêlent en une tentative libertaire pour faire advenir un tiers-style, étranger au postmodernisme comme à l'"académisme moderne".
Suite à une longue maladie, György Ligeti meurt le 12 juin 2006, à l'âge de 83 ans.
Les petits dominos ligetiens**
_Pierre Albert Castanet, musicologue (1)_
La relation à l’ordre et au désordre m’intéresse au plus haut point chez György Ligeti, c’est-à-dire ce rapport insolite qui tient à la fois à l’Ars Combinatoria et à la Dysharmonia Mundi. A ce titre, sa partition _Clocks and Clouds (2) _est véritablement symptomatique : des règles, des lois, des proces- sus logiques... des horloges, mais aussi des dérèglements, des licences, des entorses... des nuages ! Car la fantaisie et la poésie ne sont jamais absentes de l’univers ligetien. Voyez par exemple le troisième mouvement de son 2ème Quatuor à cordes qui débute par un _silenzio assoluto_, se poursuit en _pizzicato_ de croches _come un meccanismo di precisione_ et qui se libère petit à petit de cette rythmique enjuguée. Faux naïf et vrai rêveur, Ligeti est un gamin génial qui casse les jouets et fracasse les métronomes, pour le bonheur de tous. Nature et artifice, convenance et gauchissement, pureté et rouille, continuité et rupture, harmonie et désordre, source populaire et donnée savante, humour et gravité, aventure amoureuse et mésaventure mortelle... sont les petits dominos indissociables que j’affectionne particulièrement dans l’œuvre et la pensée de György Ligeti. La dernière fois que je l’ai rencontré, le micropolyphoniste m’a confié qu’il adorait... les Beatles ! Reine de la dichotomie et de l’ambivalence, la nature humaine est faite de dualités insoupçonnées. Comme le rappelle Daniel Sibony dans Création : _« L’art transmet les failles et les limites où nos vies se renouvellent, se redonnent ou se perdent »_.
(1) Texte écrit pour le magazine du festival Ars Musica, Bruxelles, mars 2009
(2) En français "Horloges et Nuages", pour douze voix de femmes et orchestre, 1973
GALLERY



CAST & CREDITS
WORKS
Michael Schmid, flute | Piet Van Bockstal, oboe | Dirk Descheemaeker and Benjamin Dieltjens, clarinets | Dirk Noyen, bassoon | Bruce Richards, horn | Philippe Ranallo, trumpet | Alain Pire, trombone | Gerrit Nulens and Tom De Cock, percussion | Jean-Luc Fafchamps and Jean-Luc Plouvier, pianos | George van Dam and Wibert Aerts, violins | Jeroen Robbrecht, viola | Geert De Bièvre, violoncelle | Géry Cambier, double bass
Kimiko Nishi (harpsichord), Pierre Charial (mechanical organ),
Students from Queen Elisabeth Music Chapel :
Anastasia Kozhushko | Ksenia Morozova |
Cristina Lucio-Villegas Sanz de Lara (piano)
György Ligeti : Trio for horn, violin and piano, 1982
I. Andantino con tenerezza
II. Vivacissimo molto ritmico
III. Alla marcia
IV. Lamento, Adagio
György Ligeti : Continuum for harpsichord, 1968
György Ligeti : Hungarian Rock, chaconne for harpsichord, 1978
Pierre Charial performs György Ligeti’s music on mechanical organ
György Ligeti : Poème Symphonique pour cent métronomes, 1962
György Ligeti : Kammerkonzert for 13 instruments, 1969
I. Corrente (Fließend)
II. Calmo sostenuto
III. Movimento preciso e meccanico
IV. Presto
György Ligeti : Zehn Stücken for wind quintet, 1968
I. Molto sostenuto e calmo
II. Prestissimo minaccioso e burlesco
III. Lento
IV. Prestissimo leggiero e virtuoso
V. Presto staccatissimo e leggiero
VI. Lo stesso : Presto staccatissimo e leggiero
VII. Vivo, energico
VIII. Allegro con delicatezza
IX. Sostenuto, stridente
X. Presto bizzaro
György Ligeti : Monument / Selbsportret / Bewegung gor two pianos, 1976
I. Monument
II. Selbstportrait mit Reich und Riley (und Chopin ist auch dabei)
III. In zart fließender Bewegung
Steve Reich : Marimba Phase, 1967
György Ligeti : Concerto for piano and ensemble, 1985-1988
Joonas Ahonen (piano)
I. Vivace molto ritmico e preciso
II. Lento e deserto
III. Vivace cantabile
IV. Allegro risoluto
V. Presto luminoso
György Ligeti : Mysteries of the Macabre for soprano colorature and ensemble, 1974-1992
György Ligeti : Six Bagatelles, for wind quintet 1953
I. Allegro con spirito
II. Rubato. Lamentoso
III. Allegro grazioso
IV. Presto ruvido
V. (Béla Bartók in memoriam) Adagio. Mesto
VI. Molto vivace. Capriccioso
Studies for piano (selection), 1988-2001
Study n°2 : Cordes à vide
Study n°4 : Fanfares
Study n°5 : Arc-en-ciel
Study n°7 : Galamb borong
Study n°8 : Fém
Study n°10 : Der Zauberlehring (l'Apprenti-Sorcier)
Study n°13 : L'escalier du diable
Production : deSingel, Opéra de Lille
