ICTUS
Georges-Elie Octors, Michael Schmid, George van Dam, Igor Semenoff, Geert De Bièvre, Jean-Luc Fafchamps, Jean-Luc Plouvier, Gerrit Nulens, Dirk Descheemaeker, Caspar Langhoff

Jardin Des Secrets (A Nocturnal Journey)

Jardin Des Secrets (A Nocturnal Journey)
2016

Enfin ! il m'est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres !
Charles Baudelaire

M’étant penché en cette nuit à la fenêtre, je vis que le monde était devenu léger et qu’il n’y avait plus d’obstacle. Tout ce qui nous retient dans le jour semblait plutôt devoir me porter maintenant d’une ouverture à l’autre à l’intérieur d’une demeure d’eau vers quelque chose de très faible et de très lumineux comme l’herbe.
Philippe Jaccottet

De 20 heures à minuit, le 3 février 2017, l’Opéra de Lille et Ictus vous convient à un concert à épisodes : un long parcours initiatique dans un Opéra transfiguré en jardin de nuit.

Comme c’est étrange... Après avoir perdu le sens des contours, la sensation s’affine. Elle redécouvre un temps sans exaspération : le temps de la promenade. Ce que tantôt nous appelions « musique » apparaît désormais bien plus vaste : du son du violon jusqu’au rythme des haleines ; des grillons électroniques aux bruits de la rue ; du balancement inlassable de la répétition à la poussée vitale de la croissance des plantes.

Bienvenue au liquide, au venteux, au végétal ... à toute une météorologie de la fraîcheur où se proclame sans mots qu’écouter de la musique, c’est toujours avant tout ouvrir la fenêtre, laisser entrer l’air du lointain. Car soudainement, l'intérieur et l'extérieur semblent devenus poreux ; la pellicule qui les distinguait encore ce midi s'est dissipée : le jardin sonore est-il de notre domaine ou appartient-il au dehors, mêlé au paysage où il s'inscrit ? La soirée flottera sur cette indécision.
Détaillons le chemin.

Joanna Bailie, armée de ses microphones, semble vouloir nous faire entendre le son du monde entier. Non pas en y opérant un prélèvement, comme l’a tenté John Cage. Il ne s’agit pas ici de dévoiler le « réel » comme paysage sonore digne d’intérêt, mais de le voiler un peu plus encore, juste un petit peu plus, d’y appliquer la fine toile d’une gaze électronique et instrumentale qui en modèle les contours. Et voilà : l’oreille se met aux aguets.

« Certains jardins traditionnels au Japon sont conçus pour établir une relation entre l’intérieur du temple et le paysage en arrière-fond ; ils relient intimement le lieu de méditation, de concentration sur la pensée, et l’extérieur, invitant à une plus grande attention au monde environnant. (...) Les matériaux musicaux de Germination empruntent au monde végétal. L’idée rythmique de la pièce, à petite et grande échelle, a pour modèle la vitesse de la croissance des racines. Les lignes mélodiques bifurquent et se ramifient », écrit Jean-Luc Hervé. Idée merveilleuse : au bout de son processus de « germination » sonore, l’œuvre est prise en relais par une installation végétale et délicatement bruitiste, dans laquelle l’auditeur est invité à se perdre.

Michael Schmid (flûtiste d’Ictus) et Christiane Huber ont constitué un « choeur » d’amateurs de la région lilloise. Ils ont travaillé des techniques de respiration issues de différentes traditions. « Le souffle est doté d’un large registre de caractéristiques tactiles, soniques et vibratoires. Les membres du Breathcore, en laissant résonner leur souffle, déploient tout un paysage sonore fait de vaporisations respiratoires », écrit-il. Il évoque des « signatures soufflées », des « présences diffuses ».

La danseuse et chorégraphe Fumiyo Ikeda nous convoque au coeur de l'art de Morton Feldman (1926-1987) : une oeuvre de 80 minutes pour piano et cordes, à très basse intensité sonore, irradiant une lumière calme. Ikeda partage l'espace de ses camarades instrumentistes. Les « répétitions inexactes » de ses mouvements sculptent doucement l'espace, comme la musique de Feldman le fait du temps. Tissage du familier et de l'imprévisible où la mémoire déambule, s'égare, et finalement se laisse vaincre.

Rainbow in a Curved Air, de Terry Riley, clôture la soirée par un vertige minimaliste et répétitif de couleur très pop. L’art du canon, hérité de la la tradition classique, ne se distingue plus ici des effets de bouclage produits par les chambres d’écho électroniques. Tout se dédouble, se stratifie, se combine en couches où l’auditeur, une fois de plus ... est invité à composer son chemin. C’est qu’il en fallait, de bonnes chaussures ! Vous aurez mérité une bonne nuit de sommeil réparateur. Bonne écoute en notre jardin, et à bientôt.
JLP.

EN BREF

BAILIE : THE PLACE YOU CAN HEAR
L’ordinateur, en temps réel, filtre les bruits du dehors et les passe au travers d’accords musicaux.
— D’accord, mais est-ce encore de la mus...
— Chut ! Ecoute !

BAILIE : SYMPHONY STREET SOUVENIR
Imiter la nature ? — Non. Ré-inventer le monde ? — Non plus.
Capturer la rumeur du monde, alors, et la resynthétiser comme on raconte un rêve ? — Tu brûles.

HERVE/VERSPIEREN : GERMINATIONS
Une musique bourgeonnante comme la vie même. Au point de vouloir à la fin s’échapper de la salle de concert. Les portes s’ouvrent alors, dévoilant l’installation végétale d’Astrid Verspieren : la promenade commence.

SCHMID : BREATHCORE
« Communication non-verbale », dit Michael Schmid au sujet de ce travail collectif sur le souffle, considéré comme la première des puissances humaines.

FELDMAN/IKEDA : PIANO & STRING QUARTET
Un piano. Un quatuor à cordes. Et le « sixième musicien » : une danseuse. Tout se répète — à moins que rien ne se répète jamais. « Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît. Tu risquerais de ne pas te perdre », disait déjà le rabbin Nachman de Breslev.

TERRY RILEY : RAINBOW IN CURVED AIR
Pop ou classique ? Ecrit ou improvisé ? Immobile ou foisonnant ? L’ambigüité est maintenant à son maximum. C’est que les douze coups de minuit ne sont pas loin.

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CAST & CREDITS