ICTUS
George van Dam, Geert De Bièvre, Jean-Luc Fafchamps

Quatuor pour la fin du temps

Quatuor pour la fin du temps
2013

*« Musicien, j’ai travaillé le rythme. Le rythme est, par essence, changement et division. […]
Dans l’éternité, ces choses n’existeront plus. Que de problèmes ! »*
Olivier Messiaen

Ecrit pendant la guerre, en 1940, alors que le compositeur était interné dans un camp de travail à Görlitz, le Quatuor pour la fin du Temps est demeuré l’une des oeuvres les plus émouvantes et les plus populaires d’Olivier Messiaen. C'est ici, par exemple, que les premiers chants d’oiseaux apparaissent dans son oeuvre (Messiaen aimait se définir comme un "compositeur-ornithologue"). Du solo au quatuor, toutes les combinaisons instrumentales défilent en huit épisodes bigarrés, ordonnant l'oeuvre selon la figure de l'arc-en-ciel. On sait combien Messiaen était sensible aux beautés de la nature ; il tenait à affirmer sans fausse pudeur, à leur propos, une naïveté rêveuse évoquant l'esprit d’enfance : tantôt dans le registre de la tendresse (pour les oiseaux, par exemple), tantôt dans la contemplation d’une grandeur à laquelle rien d’humain ne peut se mesurer. Infiniment simple, infiniment grand : la figure de l’arc-en-ciel appartient à ces deux registres en même temps. Elle renvoie à l'une des visions de l'Apocalypse de Saint Jean qui, entre toutes, a frappé Messiaen par son association paradoxale de terreur et de fluidité éthérée :

"Je vis un ange plein de force, descendant du ciel, revêtu d'une nuée, ayant un arc-en-ciel sur la tête."

Le Quatuor est tout entier traversé par cette double image. Ainsi une « Danse de la fureur » tout en puissance rythmique contraste-t-elle avec deux « Louanges » bouleversantes, follement lentes, d’une douceur sans limite, qui en appellent à la « cessation du Temps ».

« Cessation du Temps » plutôt que « fin du Monde » … Le compositeur se tient de la sorte au plus près de l'étymologie grecque du mot « apocalypse » : non pas destruction et carnage, mais « découvrement » ou « levée du voile ».

Dits...

Au nom de l'Apocalypse, on a reproché à mon œuvre son calme et son dépouillement. Mes détracteurs oublient que l'Apocalypse ne contient pas que des monstres et des cataclysmes : on y trouve aussi des silences d'adoration et de merveilleuses visions de paix.
Olivier Messiaen

L'arc-en-ciel est un des symboles les plus chers à Messiaen - peut-être parce qu'il résulte d'une combinaison d'eau et de feu qui, cette fois seulement, ne se nient pas l'un l'autre mais collaborent pour créer un effet ineffable. Dans son commentaire du septième mouvement du Quatuor pour la fin du Temps, Messiaen décrit l'arc-en-ciel comme un «symbole de paix, de sagesse, et de toute vibration lumineuse et sonore». Ailleurs il souligne que «tout art sacré - qu'il soit peinture musicale ou musique colorée - doit être d'abord une sorte d'arc-en-ciel de sons et de couleurs».
Siglind Bruhn (1)

Je vis un ange plein de force, descendant du ciel, revêtu d'une nuée, ayant un arc-en-ciel sur la tête. Son visage était comme le soleil, ses pieds comme des colonnes de feu. Il posa son pied droit sur la mer, son pied gauche sur la terre, et, se tenant debout sur la mer et sur la terre, il leva la main vers le Ciel et jura par Celui qui vit dans les siècles, disant: Il n'y aura plus de Temps; mais au jour de la trompette du septième ange, le mystère de Dieu se consommera.
Saint Jean de Patmos
(cité par O. Messiaen dans la préface du Quatuor)

« Le froid était atroce, le stalag enseveli sous la neige. Les 4 instrumentistes jouaient sur des instruments cassés : le violoncelle d’Etienne Pasquier n’avait plus que trois cordes, les touches de mon piano droit s’abaissaient et ne se relevaient plus. Nos costumes étaient invraisemblables : on m’avait affublé d’une veste verte complètement déchirée et je portais des sabots de bois… L’auditoire réunissait toutes les classes de la société : prêteres, médecins, petits bourgeois, militaires de carrière, ouvriers, paysans. Lorsque j’étais prisonnier, l’absence de nourriture me donnait des rêves colorés : je voyais l’arc-en-cielde l’Ange de l’Apocalypse, et d’étranges tournoiements de couleurs. Mais le choix de « L’Ange qui annonce la fin du Temps » repose sur des questions beaucoup plus graves ».
Olivier Messiaen

Depuis le IVe siècle, le mystère du temps était un des sujets favoris des théologiens grecs et romains. On retiendra saint Augustin, dont le concept d'une libération du temps par l'incarnation de l'éternel allait droit au cœur de Messiaen. Dans son Quatuor, consacré à la fin du Temps, le compositeur parle de son « désir de cessation du temps » (...)
L'expression « la plénitude du temps» a deux significations. Du point de vue (imaginé) de Dieu, elle décrit le moment où le temps est mûr pour l'incarnation du Verbe; du point de vue des humains, elle désigne la cessation d'une perception unidimensionnelle en faveur d'une intuition qui inclut l'éternel. Dans la phrase, « le temps voit naître en lui Celui qui est éternel », Messiaen énonce cet entrelacement du temps et de l'éternité et explique ainsi le fondement de sa représentation musicale.
Siglind Bruhn (1)

(1) Siglind Bruhn : Les Visions d'Olivier Messiaen ; L'Harmattan, Paris, 2008

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