ICTUS
Georges-Elie Octors, Dirk Descheemaeker, Jean-Luc Fafchamps, Tom Pauwels, Jean-Luc Plouvier, Philippe Ranallo, Michael Schmid

Avis de Tempête (Aperghis | Szendy, 2004)

Avis de Tempête (Aperghis | Szendy, 2004)
2003

Livret

ICI

Programme du Kaaitheater, 2007 :

Une pièce de théâtre musical prodigieuse. Un des sommets de la saison passée était l’interprétation, dans le cadre du festival Performatik 3, des Récitations de Georges Aperghis (1945) par la soprano française Donatienne Michel-Dansac. Chant et jeu, paroles et musique, philosophie et humour… tout était au rendez-vous, dans une performance d’une intensité stupéfiante.

Aperghis est à nouveau au programme cette saison, avec Avis de tempête, une pièce de théâtre musical – dixit Les Inrockuptibles – « prodigieuse, hallucinante », créée par Ictus en 2004 à l’Opéra de Lille. Aperghis en a lui-même assuré la mise en scène.

Sur scène, et dans la partition, Aperghis déclenche une tempête qui balaie tout sur son passage. Dans le livret, il réunit Moby Dick de Melville et des bribes de Kafka, Baudelaire, Shakespeare et Victor Hugo. Mais, tout comme dans Récitations, le texte n’est pas mis en musique, le texte est musique. Le texte intensifie l’ivresse musicale. Les chanteurs accomplissent un tour de force ; ils sont épaulés par une dizaine de musiciens et un usage ingénieux de la vidéo et de la scénographie (conçues par De Filmfabriek). Dans cet opéra, chant, jeu, musique, technologie, vidéo, lumière et scénographie, se fondent en une seule et même entité. Comme l’a écrit Le Figaro : « C’est l’union parfaite de tous les moyens d’expression qui fait d’Avis de tempête une œuvre d’art totale. »

Notes de programme

_Mon impression dominante était que, quelle que soit sa vitesse ou sa précipitation, la chose sur laquelle je me tenais ne se dirigeait pas vers un havre, mais reculait plutôt précipitamment devant tous les havres possibles. Un sentiment aigu de perte, presque de mort, m’envahit. Convulsivement, mes mains saisirent la barre, mais avec la folle idée que la barre avait été, par quelque enchantement, inversée._
Herman Melville, Moby Dick

Avant d'écrire une seule note de son opéra _Avis de Tempête_, Georges Aperghis en avait distribué le mot d'ordre à ses collaborateurs - librettiste, vidéastes, chanteurs, informaticien, chef d'orchestre, scénographe, musiciens : "un opéra qui _soit_ une tempête". Voici quelques fragments de ce qui s'en est consigné depuis lors.

...tempêtes... Construire-raconter. Puis perturber-effacer. Tempête dans les esprits, dans les textes, dans les musiques.  Les instruments, les voix,  les sons électroniques écrivent, effacent, écrivent, effacent,  à tour de rôle, comme une vaste respiration. Comme une histoire sans cesse recommencée. Le corps du spectacle mis à mal par des perturbations internes. Moby Dick, Le Roi Lear, l'Homme au paratonnerre : allégories de la tempête mentale qui déchire le texte et le spectacle de l'intérieur.
Tempêtes immobiles aussi. Sorte de nouveauté de notre siècle. Tempêtes verticales - presque calmes - bien plus effrayantes que les tonnerres de campagne.
(Georges Aperghis)

...cut-up électroniques... Quand Georges Aperghis a abordé le thème du dérèglement, du virus - allégories de la tempête - et connaissant  son travail sur la voix et les mots, j’ai immédiatement pensé au processus du _cut-up_. Cette technique a été rendue célèbre par l’écrivain américain William S. Burroughs (dont la voix apparaît durant une séquence !) et mise au point par Brion Gysin et lui-même. Le _cut-up_ consiste à réarranger un texte en le découpant en fragments et en concaténant ces fragments de manière aléatoire dans le but de révéler, de donner de nouveaux sens au texte.
Comment traduire le _cut-up_ à l’aide d’outils informatiques ? Le processus le plus pertinent m’a semblé être la synthèse granulaire, dont les fondements théoriques ont été établis par le chercheur et compositeur Curtis Roads. Cette technique permet tout d’abord de découper un échantillon sonore en fragments de l’ordre de la milliseconde, dits grains. Ces grains sont ensuite réarrangés aléatoirement pour former un objet sonore complexe. En étendant la taille des grains à la seconde, la synthèse granulaire devient un outil de composition à part entière, véritable _cut-up_ numérique.
(Sébastien Roux)

... texte-baleine... Comment répondre à sa demande, lorsqu’il me dit (c’était il y a trois ans) qu’il aimerait quelque chose pour un spectacle à venir sur la tempête ? Sur _les_ tempêtes_, toutes les tempêtes_? Comment s’est-elle donc construite, cette trame de mots que nous avons pris l’habitude d’appeler, entre nous, notre _texte-baleine ?_ Pour ce qui m’en revient (avant qu’il n’y réintroduise des boucles, des répétitions, des syllabes et des phonèmes sculptés, voire des fragments épars de textes glanés ensemble ici et là, chez Kafka, chez Shakespeare…), voici ce qui s’est passé.
Telle Shéhérazade pour qui l’avenir tient à la poursuite des récits, une voix – celle d’un narrateur – s’adresse à _toi._ Cette voix n’invente pas les fictions dont elle cherche à t’entretenir pour te retenir : elle les détourne, elle les emprunte (pour l’essentiel à Melville) et elle les commente infiniment. Elle ressasse ses gloses qui, toutes, tournent autour de la lecture, de l’acte de lire comme ouverture à une prophétie ou promesse d’avenir. Comme exposition à un événement improbable, imprévisible et imprélisible, dont la figure est la tempête et ses diverses formes (orage, cyclone, déluge…).
(Peter Szendy)

...d'un univers à l'autre... Nous sommes tous traversés par des fluides, des sons, des images, des informations. Il devient très difficile de s’arrêter sur quelque chose. L’électronique me permet de réaliser cet état de transition perpétuelle, de sauter d’un univers à un autre. Un son abstrait devient la voix d’un acteur, un phonème devient de l’eau qui coule, un personnage peut être parcellisé puis reconstitué ailleurs. Je travaille sur deux mondes électroniques, un univers harmonique fait d’octaves faussées et un univers de bruits infimes amplifiés qui grossissent et emportent tout. L’électronique est là pour déstabiliser l’ensemble mais aussi pour le balayer comme le ferait une vraie tempête, le devancer, le prendre de court. Face à la tempête tout devient petit, ridicule.
(Georges Aperghis)

...dans le déluge... Parmi les fragments que cette voix lit, interprète et traduit, deux récits de Melville forment des fils rouges qui s’enchevêtrent en s’appelant, en s’entretissant l’un dans l’autre : la petite nouvelle intitulée _L’homme-paratonnerre _et le grand roman, _Moby Dick._ Dans la nouvelle, celui qui parle et qui dit « je » sécrète non seulement le texte d’une tempête qui déferle, mais aussi, en son sein, un foyer d’intrusion qui reflue vers lui et le met hors de lui : délogé dans le déluge. Du roman, en revanche, viennent d’innombrables scènes qui représentent la lecture sous forme de dérives, pertes d’ancrage, déchirures où, paradoxalement, les prédictions et les présages se réalisent en brisant tout horizon d’attente.
Jusqu’au point où, tout étant déjà arrivé, rien n’étant plus à vérifier, l’événement semble avoir le champ libre : ça recommence, comme si le texte-Léviathan, infiniment ressassé et glosé, avait laissé échapper de lui-même une bulle. Ce qui s’y produit, c’est _la répétition, c’est-à-dire l’inouï._
(Peter Szendy)

... à saisir... Une caractéristique incroyable des œuvres de Georges Aperghis, une surprise toujours renouvelée, est le contraste entre la limpidité de la partition et le caractère profus, vivant, organique, du résultat musical qui en sort. En ouvrant une partition de Georges, on croit renifler le bureau de bois où elle fut écrite patiemment, note par note, de son écriture serrée et méticuleuse. La simplicité, la transparence, la rigueur pourraient devenir pour l’interprète une épouvantable contrainte; mais il n’en est rien. Toute la partition est disposée de telle manière que le musicien s’en saisisse. Tout incite à lui donner vie. Et la raison profonde, c’est que toute son écriture, même la plus idiomatiquement instrumentale, est d’abord fondamentalement _vocale_.
(Georges-Elie Octors_)_

... fini de rire... Lors des premières répétitions, j’étais saisi par le caractère « fauviste », disons, de l’écriture instrumentale. Aplats de couleurs vives, acides, métalliques, sans profondeur et sans clair-obscur. Toute la musique semble disposée sur une mince pellicule,  qu’on déploie d’un seul coup à la barbe des gens pour les effrayer ou les faire rire, puis qu’on replie aussitôt le délit consommé. Et  quand je dis : « pour les faire rire », je n’en suis même pas si assuré. Cela faisait jadis l’essence du charme aperghien, c’était constitutif de sa relative bonhomie, tout cela : cette jouissance de la profusion, cette multiplicité de vases communicants, de doubles fonds, de machines qui se régulent et se dérèglent l’une l’autre, à l’infini, semant le sens aux quatre vents... Mais dans cet ouvrage-ci, l’aplatissement des niveaux de polyphonie, leur écrasement sur un seul plan,  atteint  un tel niveau de crudité, de panique ... « Fini de rire », devrait-on y  inscrire en exergue. Cela dissone de manière très intéressante avec le livret de Szendy, pour qui la tempête semble être promesse, malgré tout, d’une interprétation inouïe. Mais la musique se montre ici bien plus brutale que le livret ; une digue semble avoir sauté, et plus rien n’assure l’étagement heureux de la pluralité des voix, carbonisées par la foudre.
(Jean-Luc Plouvier)

...spectres et squelettes... Cet opéra est une pièce mixte, composée d’une partie acoustique pour instruments et voix et d’une partie électronique. Cette partie est constituée de séquences dont l’élaboration a précédé l’écriture instrumentale qui s’est ainsi nourrie du matériau électronique. Les séquences, déclenchées au cours de la pièce, agissent comme une ponctuation dans la partition, comme un contrepoint à la fois timbral et spatial de l’orchestre.
De manière à traduire la tempête de l’esprit à travers le medium électronique, l’idée de Georges Aperghis était d’appliquer sur des échantillons d’instruments ou de voix des transformations susceptibles d’indiquer le dysfonctionnement. Georges a ainsi établi une liste de thèmes de recherche, évocations poétiques d’algorithmes : _virus_, _squelette_, enrichissement du timbre, notion de _verticale_, d’octave, d’ajout d’harmoniques. Je me suis appuyé sur ce vocabulaire pour fabriquer des outils informatiques, _machines à tempête_, interprétation personnelle des axes proposés par Georges Aperghis.
(Sébastien Roux)

..paratonnerre... Pour _Avis de Tempête_, nous avons créé une installation vidéo au-dessus et autour des chanteurs et des musiciens, comme pour les protéger d'un monde hostile. Sept écrans dont la structure est inspirée du cerf-volant de Benjamin Franklin, sont ainsisuspendus autour d’une grande tour saturée d’électronique. La tour ressemble à un paratonnerre mais peut également faire penser à une grande antenne qui fixe un point de repère. Avant la première guerre mondiale, les cerfs volants étaient utilisés par les services d’espionnage ; sur la scène de _Avis de Tempête_, les écrans suspendus font écho à cette pratique. Ils constituent en effet une véritable « machine d’observation » qui enregistre, sous tous les angles possibles, les faits et gestes des interprètes. Les uns après les autres, les chanteurs sont à leur corps défendant projetés sous forme d’images dans de multiples  environnements virtuels. Les actions des chanteurs sont comme dictées par l’installation vidéo qui les entoure et qu'ils habitent.
(Peter Missotten et Kurt d'Haeseleer)

...virus... Le son propre de l’erreur numérique a constitué également un terrain d’exploration. La notion du virus digital a déjà été explorée par des artistes comme Yasunao Tone, ancien membre du collectif Fluxus, qui a travaillé sur les sons produits par des erreurs de lecture de CD, en utilisant des _CDs préparés_ (scarification de cds, collage de scotch sur le support). Chez Oval, dès le début des années 90, on trouve cette sonorité désormais connue du clic numérique (son que l’on entend quand un CD _saute_), véritable signature d’un mouvement musical appelé _electronica_. Il m’a semblé primordial d’introduire cette traduction  sonore de l’erreur numérique dans les échantillons d’instrument, comme si un virus pénétrait le cœur du son.
(Sébastien Roux)

Du livret pour _Avis de tempête_ est né un livre : Peter Szendy, _Les prophéties du texte-Léviathan. Lire selon Melville_, Éditions de Minuit, 2004 (avec un avant-propos de Georges Aperghis)

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CAST & CREDITS