Triadic Memories
Triadic Memories

Chaque musicien court toute sa vie après une certaine partition, telle Sonate de Beethoven, telle page de Schumann,
dont les secrets sont la source fraîche à laquelle il revient sans fin couper sa soif.
Triadic Memories de Morton Feldman agit pour Jean-Luc Fafchamps comme ce sésame pianistique.
Triadic Memories est assurément la plus mystérieuse, la plus économe, la plus insaisissable de toutes les œuvres du vieux Sphinx new-yorkais — et le « plus gros papillon » que le compositeur a jamais capturé dans sa lanterne, selon ses propres mots. A l’âge de 30 ans, en 1990, Fafchamps en enregistrait une version anthologique pour le label SubRosa, qu’il remit totalement en question 20 ans plus tard par un nouvel enregistrement. Il en méditera les inépuisables ressources une fois de plus lors de ce concert, toujours en phase avec l’insondable art feldmanien : faire clignoter le « même » et le « différent » sur le fil du silence.
MORTON FELDMAN en entretien
1
Je ne crée pas de la musique ; elle est déjà là et je suis en conversation avec mon matériau, vous voyez. Je ne suis pas comme Karlheinz Stockhausen : « Ici, mes amis, je vous donne... » C'est un grand homme, comme Schweitzer, qui joue de l'orgue, qui joue du Bach sur son orgue pour les sauvages en Afrique. Bon. Ce n'est pas le sentiment que j'ai de moi-même. Vous savez, nous avons eu une drôle de conversation. Stockhausen voulait connaître mon secret : « C'est quoi, ton secret ? » ; et je lui réponds : « Je n'ai pas de secret, mais si j'ai vraiment un point de vue, c'est que les sons ressemblent beaucoup aux individus. Si tu les pousses, ils te pousseront en retour. Donc, si j'ai ai un secret, c'est qu'il ne faut pas harceler les sons ». Karlheinz se penche vers moi et dit : « Pas même un tout petit peu ? »
2
Je suis toujours bouleversé par un tapis d'un petit village turc, constitué de motifs de carreaux blancs dans une répétition en diagonale de grandes étoiles, tout cela dans des tons plutôt légers de rouge, vert et beige. Ce tapis primitif a été conçu au même moment où Matisse achevait sa formation artistique. Regardez : chaque élément de la coloration du tapis et la manière dont les étoiles sont brodées très en détail lorsque le rectangle du carreau est conforme, puis la manière dont l'étoile est plus baclée, comme si c’était fait plus vite, lorsque le carreau est inégal et un petit peu plus petit – tout cela évoque Matisse et sa maîtrise de l'équilibre entre mouvement et statisme.
Pourquoi se fait-il que même l'asymétrie doive paraître et sonner juste ?
Il y a a un autre objet tissé anatolien sur mon plancher, auquel j’ai donné le surnom de « tapis Jasper Johns ». Ce tapis a un format mystérieux en forme d'échiquier, sans systématisme apparent dans le dessin, à l'exception du libre usage de la couleur, qui répète son unique motif. Ma première intuition, provoquée par la vue des montagnes brillantes de la région de Konya, avec ses vieux roses, ses bleus clairs, était qu'il y avait là quelque chose que je pourrais apprendre, si ce n'est appliquer à ma musique.
3
Pour que l'art réussisse, son auteur doit échouer. Combien de fois ai-je ressenti, à l'écoute d'une oeuvre de John Cage, un sentiment de regret, ou de perte de son créateur ? Quand nous nous retrouvons face à face à l’issue d’un de ses concerts, j'aimerais vraiment lui dire : « Permets-moi de te présenter mes très sincères condoléances » ; au lieu de quoi, je lui dis : « Atlas Eclipticalis, ce fut une des expériences les plus palpitantes de ma vie ».
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