PREY [Kris Verdonck & Annelies Van Parys]
PREY [Kris Verdonck & Annelies Van Parys]
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All pictures: Nika Prokopenka / Muziektheater Transparant
Nous sommes nourriture
Val Plumwood
Une nouvelle humilité
PREY est un projet de théâtre musical de Kris Verdonck / A Two Dogs Company, avec musique originale d’Annelies Van Parys, en coproduction avec Muziektheater Transparant, le festival Klara et en collaboration avec l’ensemble Ictus.
Comment pouvons-nous changer notre façon de voir l'humanité dans une perspective écologique radicale ? Par la médiation de quels récits pouvons-nous mieux comprendre les bouleversements causés par la crise climatique ? Ces questions sont au cœur de PREY.
Le point de départ de cette enquête est la vie et l'œuvre de l'écoféministe australienne Val Plumwood (1938-2008). Après l’attaque d’un crocodile, à laquelle elle n’a survécu que par miracle, Plumwood a été l'une des premières à en appeler à une nouvelle humilité, en replaçant l'homme dans la chaîne alimentaire du chasseur et de la proie. La mort occupe une place centrale dans ce modèle. Les textes qu'elle a écrits à ce sujet sont à la fois beaux et choquants ; ils défient l'imagination, entre effroi et extase.
PREY se compose de trois solos interprétés par trois générations de femmes. Chacune d'elles a sa propre orientation : texte/langue — chant/musique — danse/performance. Avec chaque solo, la tension entre l'humain et le paysage, l'interprète et la scénographie, s’intensifie et se fait plus intime. L’intuition ici à l’œuvre est de parvenir à faire consolation de ce fait effrayant : nous aussi sommes de la nourriture, nous aussi appartenons au cycle écologique de vie et de mort.
Pour ce spectacle, Kris Verdonck a réuni une remarquable équipe autour de lui : la compositrice Annelies Van Parys, les musiciens de l’ensemble Ictus, l'actrice Katelijne Damen, la chanteuse Anna Clare Hauf et la danseuse Mooni Van Tichel. Verdonck est responsable de la scénographie : un paysage multimédia dans lequel les interprètes disparaissent de plus en plus, pour finir par s’y engloutir.
Val Plumwood
En 1985, lors d'une excursion en canoë dans le parc national de Kakadu, dans le nord de l'Australie, Val Plumwood se fait attaquer par un crocodile. Celui-ci la capture dans sa gueule et l’entraîne sous l'eau, et ce à trois reprises. Plumwood a survécu à cette attaque mortelle, mais ce trauma devait fondamentalement changer sa vision de la vie, de la mort, des êtres humains. Plumwood était déjà une figure-clé dans le développement d'une éco-philosophie radicale depuis les années 1970 ; cette attaque animale la pousse à se concentrer sur la fragilité des êtres humains, sur un nouveau désir fait d'humilité et de connexion au monde. Plumwood était une éco-penseuse pionnière, certainement trop méconnue, quoi qu’elle ait été une référence importante pour des écrivaines contemporaines comme Donna Haraway.
PREY part de cette inimaginable histoire de crocodile et s'appuie sur deux idées centrales présentes dans l'œuvre de Plumwood. Tout d'abord, il y a l'affirmation selon laquelle « nous sommes nourriture ». Sa rencontre avec le crocodile lui a brutalement rappelé que l’espèce humaine fait également partie de la chaîne alimentaire. De plus, pense-t-elle, c'est cette dynamique du manger / être mangé qui peut nous reconnecter, nous Occidentaux, à notre environnement. La mort revêt par conséquent une fonction-clé dans la manière dont les êtres vivants se rapportent les uns aux autres et à l'environnement dont ils font partie. L'écologie, pour elle, est un grand festin ; être vivant signifie être potentiellement proie : antidote puissant aux fantasmes d'immortalité et d’exclusivité.
Pour Plumwood, l'idée d'un être humain immortel, libre de tuer et d'exploiter son environnement, n’est que la conséquence d'une vision occidentale, rationnelle et masculine du monde. Celle-ci a séparé corps et esprit, nature et culture. Son féminisme consistait principalement en une quête d'autres récits, à travers lesquels relier les gens à leur environnement, et en un plaidoyer pour une expérience incarnée. Être une proie, après tout, signifie aussi être corps, être chair. C'est la deuxième idée dont s'inspire PREY : la faillite du récit occidental classique en tant que moyen efficace d'entrer en relation avec le monde. Plumwood a trouvé des alternatives dans les histoires des Aborigènes — tout en ne cessant d’admettre qu’elle-même, en tant qu'intellectuelle blanche, n'était jamais qu'une visiteuse dans leur monde.
Dans PREY, nous assistons à une mise en tension entre des personnages qui ne peuvent s'empêcher de se considérer comme habitants du Centre — et un environnement qui les force à se décentrer. C'est le paradoxe de l'ère de l'Anthropocène, et c'est sans doute là que le spectacle trouve sa tonalité tragique. Les personnages sur scène s’engouffrent dans le terrier du lapin, comme dans une sorte d'« Alice au pays des merveilles ». À l’image de la lutte à mort de Plumwood et du crocodile, ils s'en sortent, certes, mais non sans avoir entrevu une réalité différente. À partir de là, ils ne cessent de chercher des moyens pour rejoindre cet autre univers, des moyens d'être proies et de se retrouver connectés à leur environnement. PREY est une tentative de donner forme à un événement traumatique au sein duquel rivalisent consolation et horreur. Le face à face avec un crocodile renverse, en un éclair, toute une vision du monde. C'est aussi un moment difficile à reproduire, qui mène à explorer de nouvelles voies. À moins qu’une telle violence ne soit nécessaire ?
Théâtre Nô
Suivant le plaidoyer de Plumwood pour une alternative à la narration classique, PREY s'inspire du théâtre traditionnel japonais Nô. Dans le Nô, le personnage principal est généralement le fantôme de quelqu'un ou de quelque chose d’autre, qui a connu une disparition traumatique. Les histoires de fantômes sont toujours intimement mêlées aux paysages dans lesquels elles évoluent. C'est comme si le paysage encapsulait l’histoire, en était le reflet ou la matrice.
Une pièce de Nô comporte généralement trois parties. L'histoire ne se déroule pas de manière linéaire mais se structure en « reprises ». Elle est d'abord racontée avec une certaine distance, puis se dit à nouveau du point de vue d'un témoin, pour finalement être narrée à la manière d’un récit de rêve. Chaque reprise est plus intime, plus intense que la précédente, et la structure mène à un final ‘surréaliste’, voire hallucinatoire : une porte possible vers une autre réalité.
Trois solos — trois générations
PREY, comme une pièce Nô donc, se compose de trois mouvements. Chacune des trois parties est conçue comme un solo — respectivement pour une actrice, une chanteuse et une danseuse. Trois générations de femmes se succèdent sur scène, évoquant par là que la pensée écologique est aussi affaire de transmission d’une génération à l’autre. Le premier solo est centré autour du texte ; la narration y est confiée à Katelijne Damen, une actrice au long cours, qui a développé au fil de sa carrière une manière singulière et fascinante de tenir la narration. Dans le deuxième solo, la chanteuse Anna Clare Hauf combine une voix grave de chanteuse d’opéra à un registre plus brut, alternant les esthétiques classique et rock-industrielle. La danseuse et chorégraphe Mooni Van Tichel, fraîchement diplômée de P.A.R.T.S., co-créera et interprétera le troisième solo : une traduction en danse de la fragilité et de la violence présente dans l'œuvre de Plumwood.
Kris Verdonck a conçu la scénographie. Il poursuit avec PREY sa trajectoire de mises en scène à fort impact visuel, faites de machines, de projections, d’objets performatifs, comme il avait déjà pu le faire pour END, Conversations (au bout du monde) et Something (out of nothing). Pour PREY, Verdonck concevra un paysage d’arbres en multimédia, composé de draperies et de projections. Au coeur de cette forêt, les performeurs sont en danger d’être engloutis par le néant. Tout au long de la performance, ce paysage se transforme et zoome sur la partie basse d'un seul arbre. Peu à peu, les interprètes seront absorbés par leur environnement : un mouvement les fait passer d'une « petite personne » perdue dans un environnement géant, à une interconnexion à un ensemble plus vaste.
Annelies Van Parys a écrit une nouvelle partition pour PREY, qui sera prise en charge par Ictus. La structure tripartite inspirée du Nô, dans laquelle un même thème est abordé par trois fois sous un angle différent, est pain bénit pour l’approche instrumentale « spectrale » de Van Parys ! Le même matériel peut s’actualiser sous trois avatars sonores parfaitement différents. Il en résultera un jeu de reconnaissance et de dissemblance par rapport à un canon musical « oriental » (inspiré du Nô). Ce dialogue « en écart » avec un canon spécifique, une des signatures de l'œuvre de Van Parys, trouvera ici à s’accomplir de manière radicale, dit la compositrice. Elle composera pour une formation inhabituelle : guitare électrique (Tom Pauwels), flûte (Michael Schmid), percussion (Gerrit Nulens) et violon alto (Aurélie Entringer).
Kris Verdonck et Kristof van Baarle assembleront le texte en partant de l’œuvre de Plumwood. L'intention n'est pas d'écrire un récit biographique, mais de donner à ses histoires forme théâtrale.
Consolation
Avec PREY, Kris Verdonck poursuit un travail de longue haleine, qui fait surgir l’image d’un monde où l'homme tend à rejoindre les coulisses. Comme le démontre le débat sur l'écologie de nos jours, cela ne se fait pas sans un intense combat intérieur. Le déni, à coup de solutions faisant appel à plus de technologie encore — les mêmes technologies qui ont engendré les problèmes — ne promet rien qui vaille. Mais, même pour la communauté toujours croissante des gens prêts à affronter le changement de paradigme, le processus de repositionnement s'accompagne en tous les cas de questions existentielles, d'adieux et de deuils.
« La consolation pourrait bien être ce dont nous avons le plus besoin, pour un monde dans lequel la fin, pour le meilleur ou pour le pire, pourrait devenir le nouveau centre. Nous irons de l'avant dans un mode d'humanité différent
— ou pas du tout ».
(Val Plumwood — L'œil du crocodile).
GALLERY



CAST & CREDITS
- Gerrit Nulens
- Tom Pauwels
- Michael Schmid
- Daniel Romero Calderon, Technics
- Vincent Malstaf, Technics
- Pim Mannaerts, Technics
- Britt Roger Sas, Coordination

