the Lichtenberg Figures
the Lichtenberg Figures

Créé au festival Wien Modern le 25 Novembre, The Lichtenberg Figures d’Eva Reiter figure le chaînon manquant entre Fausto Romitelli et Laurie Anderson. La voix de Juliet Fraser, qu’elle traite elle-même électroniquement en temps réel, développe un magnifique travail en spoken word (les poèmes de Ben Lerner qui donnent son titre à la soirée), troué par quelques envolées lyriques. Tout cela sur fond d’une orchestration aussi électrique qu’empoisonnée, qui rappelle le Romitelli de la grande maturité, celui de An Index of Metals.
MOTS-CLES : décharges électrostatiques, torsions et spirales, corps frappés par la foudre ; le Sonnet comme modèle esthétique et physique ; une spectacle violent, mais excitant et joueur.
A Book of Ayres
Inspiré par le modèle du « Livre d’Airs » (« Book of Ayres »), forme populaire de la Renaissance tardive, l’oeuvre proposée par Reiter se présente comme une alternance de sept chansons et de six interludes instrumentaux précédés d'un prologue : un programme complet de soirée pour voix et ensemble. Les mouvements s’enchaînent néanmoins sans couture et les contours restent flous.
Après un premier survol du matériel musical concentré dans un Prologue, s’enchaînent des épisodes riches en contrastes où règne l’ambigüité, voire la confusion — en contrepoint à l'extraordinaire poésie combinatoire de l'écrivain américain Ben Lerner.
The Lichtenberg Figures, la foisonnante collection de sonnets écrits par Lerner en 2004, grouille en effet de bifurcations ultra-rapides obtenues à partir de matériaux disparates : observations triviales, notices scientifiques, digressions ironiques.
Les figures de Lichtenberg
Physiquement, les figures découvertes par Lichtenberg — produites par des décharges électriques extrêmement élevées qui prennent des formes caractéristiques de fougères — apparaissent sur des corps isolants ou même sur la peau humaine lorsqu'ils sont frappés par la foudre. Ce phénomène physique, sorte de rayonnement multi-directionnel, convient parfaitement pour décrire le travail de Ben Lerner, où la pensée n’arrête pas d’affronter sa brisure. Le lecteur est plongé dans l'ambiguïté et mis au défi de trouver son chemin au sein d’un langage surchargé de métaphores. Le potentiel associatif du Sonnet est ici poussé à sa limite.
Mille images mentales se forment au gré d’éblouissants dialogues, d’observations crues et violentes, de plaisanteries, de traits d’ironie impitoyables, de saillies introspectives. Ce que Steffen Popp, traducteur allemand de Lerner, résume en ces mots:
"The Lichtenberg Figures constituent une sorte de machine mentale qui a pour tâche de révéler lesquelles de nos constructions mentales fonctionnent ou non, et pourquoi, et à quelles conditions les pièces s’ajustent et ce que produit leur mise en contact."
La musique
En parallèle à ce flux métaphorique, Reiter déploie un paysage musical très personnel, un réseau ouvert dans lequel l'auditeur peut choisir sa place, et qui se laisse appréhender comme un “psychogramme” résonant de notre monde. La sonorité est brute, inquiétante, féroce et plutôt pop. Reiter se laisse ici guider par “le côté obscur” de son être : colère noire et sans concession, peurs et convulsions. Le moindre input du monde extérieur — ne durerait-il qu’un centième de seconde — suscite un faisceau de réactions, une empreinte mentale à multiples brins qui va toujours se ramifiant. On en connaît les réponses ordinaires : la docilité sociale et la peur — chacun persévérant dans sa place et dans sa fonction. Mais The Lichtenberg Figures explore l’autre face de l’esprit, celle qui refuse la domestication et part soudain en vrille, dans une dynamique brutale et imprévisible. Illusions d'optique, hallucination, traitements électroniques de la voix parlée — tout concourt à construire des identités parallèles.
L’éclairage
En contraste avec la musique, l’éclairage est pensé comme un phénomène physique mesurable et rationnel, qui vient éclairer, surexposer ou colorer tel et tel effet instrumental spécifique, tel traitement vocal, tel moment de parole. Les différentes identités que fait défiler le texte y trouvent leur caractère.
L’électronique
Un peu à la manière d’un chœur dans le théâtre grec, l'électronique joue un rôle d'intermédiaire entre les musiciens et l'auditeur. L’électronique commente, interprète, traduit, transforme — mais aussi manipule. Elle connecte les différents Chants.
La méthode Reiter
Reiter enregistre à l’avance toute la matière instrumentale et la traite électroniquement dans le moindre détail : un onirisme de haute précision ... Le prologue fonctionne comme une préface — les pages que l’écrivain ne rédige jamais qu'à la fin de son travail — qui contient virtuellement tous les Chants, mêlés aux souffles de la chanteuse.
Eva Reiter (19/01/2015)
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