Z1, from "Sufi Letters" (Jean-Luc Fafchamps)
Z1, from "Sufi Letters" (Jean-Luc Fafchamps)

1 : Dixit Fafchamps
Il y a quelques années (c'était en 1999), alors que j'étais à la recherche dans ma musique d'une formulation incantatoire qui ne soit pas empreinte du fumisme hypnotique souvent inhérent au genre, je suis tombé - oserais-je dire par hasard? -, sur une présentation du Jawâhiru'l Khamsah, traité Soufi rédigé par le Sheikh Abûl-Muwwayid du Gujerat, où figurent de curieux tableaux dévoilant les clés de la « science » du Da'wah. Le Da'Wah est une méthode secrète d'incantation et de méditation mystique, plus ou moins licite dans la tradition islamique, qui se fonde sur une théologie symbolique des lettres. Les lettres de l'alphabet arabe, les attributs divins, les chiffres, les quatre éléments, les sept planètes, les douze signes du zodiaque, ... y sont intégrés dans un système complexe qui constitue sans doute le réseau de correspondances symboliques le plus étendu au monde.
En dépit des apparences, mon projet n'était ni de m'adonner publiquement à l'ésotérisme, ni de tenter vainement de renouer avec l'esprit du rituel. Il s'agissait plutôt de me doter d'un terrain d'inspiration complexe et globalisant, issu d'une tradition séculaire qui lui confèrerait - à mes yeux - sinon une crédibilité, du moins une force de persuasion énigmatique, apte à guider ma main hors du champ de la pure combinatoire, sans recours à une légitimation naturaliste. Cette méthode devait canaliser des relations archétypiques et restreindre localement, sans le fermer, le domaine des possibles
(...)
2 : Présentation
Jean-Luc Fafchamps, compositeur et pianiste (membre de l'ensemble Ictus) est né en 1960. Sa musique (un catalogue de près de vingt-cinq pièces) témoigne en permanence d'une méditation hautaine et mélancolique sur le passage du temps. Les propositions de départ de ses oeuvres semblent de prime abord viser l'unité et le long terme, la durée confiante du lyrisme : chants soigneusement travaillés de l'alto, du hautbois ou du cor anglais, harmonies ouvertement sonores des claviers ou des cordes. Mais un fatum dépressif les guette. Malgré le goût du compositeur pour les "formulations incantatoires" (ce sont ses termes), une sorte de pudeur innée lui fait toujours renoncer en cours de route à la plénitude de l'exaltation. Animée par la cruauté d'une secrète ironie, sa musique accueille en son sein des processus d'usure, d'entropie et de demi-tour qui la ralentissent, la tirent vers le bas, la préservent d'un lustre trop éclatant. Jusqu'à faire advenir un horizon trouble, nous déposer entre deux frontières : un peu comme par chance, comme on se réveille lors d'un long voyage. Ou par une de ces volte-face irrévocables et insensées dont seuls sont capables les timides.
Musique de la métamorphose et du processus, des croisements d'atmosphères, des glissements d'une technique d'écriture à l'autre, la musique de Fafchamps semble se moquer des "styles", qu'il brasse de manière inattendue. Non pas à la manière sarcastique, érudite et brillante du compositeur post-moderne, mais avec l'étrange indifférence que certains hypocondriaques manifestent à leur profusion de maladies, ou les fils prodigues à leur héritage.
L'innocence d'un autre temps, néanmoins, le fascine : amateur de longue date de Scriabine et de Messiaen, le compositeur réactive avec "Mot Soufi" le goût pour les grandes tables de correspondances symboliques qui unissent la musique aux énergies du monde, des caractères, des éléments et des vertus. Une opération qu'il faut lire, sans doute, comme une tentative de franchissement : franchissement de l'amertume d'un sujet musical éclaté, changeant et sceptique, qui se donne désormais "tel qu'il est" dans le réseau ouvert et chatoyant de ses virtualités.
3 : Jacques Amblard, 2005 (Le Monde de la Musique)
Le compositeur parle d’ « _ésotérisme et d’humour noir_ » dans sa musique. On ressent bien ici le second de ces éléments … dans ces sonorités graves et grinçantes, ces montées cancanantes du cor anglais ou barrissantes du cor. Le dernier mouvement accentue encore, mais sans lourdeur, ce « devenir animal », comme eût dit Deleuze, des instruments. Fafchamps parvient à préserver l’impression d’un ordre mystérieux dans les cacophonies les plus joyeuses. On ressent toujours la présence souterraine d’un « maître du jeu », un soupçon de stravinskisme. Voilà un style réellement très original et maîtrisé. Poétique et drôle, et en tout cas une excellente surprise.
_Jacques Amblard, janvier 2005_
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