ICTUS
Eva Reiter, Tom Pauwels, Michael Schmid

Darker than Black [extended]

Darker than Black [extended]
2018

La musique met dans cet état que j’appellerai de tristesse, avec ce que le mot a de fort, la grande tristesse de Schubert ou de Schumann, l’immense tristesse qui est à la mesure du monde et qui n’est pas sentimentale. Elle est nécessaire à l’inspiration. C’est un état d’attendrissement sur l’univers, et un peu sur soi aussi. On n’écrit pas dans la méchanceté, c’est évident. Et en même temps, c’est une mise en cohérence de tout ce qui est possible, de tout ce que l’on connaît culturellement, une sorte d’appel aussi à l’art en général, aux artistes qui vous ont précédé, aux grands ancêtres. — Pierre Guyotat

Un concert fait de courtes chansons d'hier et d'aujourd'hui, comme on disait en des temps à ce point évanouis qu'on se demande s'ils ont existé, ou si nous avons rêvé — mais qui prouve que nous soyons éveillés ? —,
un concert à deux doigts d'être tout calme, tout simple et tout triste,
si l'on ne sentait pas les musiciens à ce point habités par la passion de l'ornementé, du crépusculaire et du bizarre.

Entre répertoires contemporain et renaissant, ce concert en quatuor est une ode à la « bile noire » — la poix mélancolique, la liqueur saturnienne, sans laquelle les musiciens arboreraient un sourire si niais qu’on se prendrait à les gifler.

Une voix claire et sans vibrato, une guitare acoustique ou électrique, une flûte dé-naturée par la microphonie et la viole de gambe toute en nuances d’Eva Reiter tissent un patchwork de miniatures empoisonnées et succulentes : courtes mélodies douces-amères, ostinati à la Purcell, chansons pop ralenties cent fois, confidences nocturnes…
Quand le temps se fragmente et que le passé ne passe plus.

Agamben:

Acedia :  tristesse, dépression. Pour Guillaume d'Auvergne, « l’acédieux a la nausée de Dieu ». Ce tædium dei, ce dégoût de Dieu, constitue le péché des péchés. Selon Giorgio Agamben, l’acedia médiévale peut prendre les visages suivants :

Malitia, amour-haine ambigu et irrépressible pour le bien comme tel, et rancor, révolte de la mauvaise conscience contre ceux qui exhortent au bien ;
pusillanimitas, «petitesse d’âme», effarement scrupuleux devant les difficultés et les exigences de la vie spirituelle;
desperatio, obscure et présomptueuse certitude d’être condamné d’avance, tendance complaisante à s’abîmer dans sa ruine, comme si rien, pas même la grâce divine, ne pouvait assurer le salut ;
torpor, obtuse et paralysante stupeur qui bloque tout geste susceptible d’amener la guérison;
et enfin evagatio mentis, fuite de l’âme en avant, course inquiète de rêverie en rêverie qui se traduit par la verbositas, verbiage proliférant vainement sur lui-même et par la curiositas, soif insatiable de voir pour voir qui se perd en possibilités toujours renouvelées.
(Giorgio Agamben, Stanze, 1977)

Bon, allez, bon concert !

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CAST & CREDITS